Yuri on Ice – La représentation de l’amour dans sa complexité

Salutations à tou'te's !
(Attention, cette introduction évoque brièvement le thème de la nourriture)
En cette période pleine de rose et de paillettes et de petits cœurs et d'injonctions à exprimer de manière conforme son amour conforme à une unique personne dont toutes les caractéristiques se doivent d'être conformes, j'avais envie de vous parler d'un truc un peu plus joyeux qu'un énième «10 astuces INÉDITES pour époustoufler votre Valentin'e le soir du 14 février». Déjà parce que j'aurai rien d'époustouflant à vous révéler, ensuite parce que si c'est ça votre truc (et c'est cool, vous avez le droit d'adorer fêter la Saint-Valentin et je vous souhaite que ce jour soit merveilleux) vous trouverez ça partout ailleurs. Mais bon, même si tout le monde sait que j'ai vendu mon âme pour payer mes études et échanger mon cœur contre des pâtes carbo, j'ai décidé de parler d'amour quand même. Mais à ma façon, comprendre : avec plein de réflexions sur le sujet, plein de formes différentes d'amour et une pointe de représentation, parce que c'est quand même mon domaine de prédilection. Et pour ça, quoi de mieux que de vous parler de ma série coup de cœur de l'année 2016, j'ai nommé Yuri on Ice !

Pour celleux qui n'ont pas regardé cette série, je vous conseille sincèrement d'aller la voir : c'est une œuvre qui est ultra choupie dans tous les sens du terme. Elle est d'ailleurs dans ma liste des trucs à regarder sous une couverture les jours où je ne suis pas bien.
Elle présente l'histoire d'un jeune homme, Yuri Katsuki, qui après un échec à une compétition de patinage artistique de haut niveau, se retrouve soudain coaché par son fantasm- euh idole de toujours, Victor Nikiforov. Nos deux personnages vont donc faire de leurs mieux pour mener Yuri vers la médaille d'or de la Finale du Grand Prix de patinage artistique !
Petit avertissement : cette série évoque le thème de la mort et, par ailleurs, ceux de la nourriture ainsi que de l'alcool sont régulièrement évoqués et/ou représentés (au moins une fois par épisode). Et l'une des personnages secondaires fume.
Sincèrement, si vous ne l'avez pas vue n'hésiter pas à regardez cette série mais sachez que cet article regorge de spoilers et de références en tout genre, donc lisez à vos risques et périls ! Et, je l'espère, passez une bonne lecture !

Yuri et Victor – Trouver son équilibre dans une relation (amoureuse)

La relation entre Yuri et Victor est celle au cœur du récit, et donc logiquement la plus développée au sein de la série. Cette relation et son évolution sont l'occasion pour la série de traiter plusieurs thèmes, en lien avec la façon dont chacun des deux partenaires trouve peu à peu sa place dans cette relation qui est la leur.

Le point qui me semble être le plus pertinent de traiter en premier est celui des attentes au sein d'une relation, qui est illustré par le lien que tissent peu à peu Yuri et Victor. On parle donc plus particulièrement d'une relation amoureuse/de couple, même si cela s'applique au final à tout type de relations. C'est un point que je trouve d'autant plus intéressant que, dans la vie de tous les jours, rares sont les personnes qui, au moment de se mettre en couple, prennent le temps d'échanger avec l'autre autour de ces questions. Or la série choisit ici de consacrer une bonne partie des premiers épisodes à mettre en scène cette période de tâtonnement et d'évoquer les différents éléments auxquels, finalement, la plupart des personnes sont confrontées lorsqu'une relation commence.
Le plus ostensible, particulièrement dans les premiers épisodes, c'est d'abord la peur de décevoir les attentes de l'autre. Elle se manifeste notamment par l'anxiété intense de Yuri, qui semble fuir Victor comme la peste dès que ce dernier se rapproche trop de lui (au sens propre comme au figuré). Il finira par reconnaître dans l'épisode 4 qu'il évite volontairement le patineur, par peur que celui-ci ne voit ses défauts.
Ce point est, à mon humble avis, important à souligner, car au final Yuri est terrifié au point de ne pas se comporter comme il le souhaiterait ou le ferait spontanément, non-pas parce qu'il sait que Victor n'aime pas tel ou tel aspect de sa personnalité (puisqu'ils n'ont jamais parlé de leurs attentes respectives auparavant) mais simplement parce qu'il anticipe ce qu'il imagine être les attentes de Victor, et est terrifié à l'idée de ne pas correspondre à ces attentes dont il ne sait finalement rien. Si ce problème est résolu par leur discussion dans l'épisode 4, il montre toutefois à quel point une bonne communication est importante, et ce, dès le début d'une relation (qu'elle soit romantique ou non).

Gagnez du temps et de l'énergie : communiquez !

Par conséquent, il peut être intéressant de savoir si Victor avait effectivement des attentes vis-à-vis de Yuri lorsqu'il le rejoint à Hasetsu. Sur ce point, il nous faut malheureusement spéculer en se basant sur le peu que l'on sait de l'opinion du patineur russe au début du récit : il a été touché par la vidéo mise en ligne par Axel, Loop et Lutz, mais l'épisode 10 révèle également que Victor avait été ému lorsque, un peu trop alcoolisé, Yuri lui avait demandé de devenir son coach. Si Yuri n'a aucun souvenir de cette partie de la soirée, on peut supposer que Victor, qui ne pouvait pas le savoir, arrive à Hasetsu dans l'épisode 1 avec l'expectation que Yuri l'attendait.
Toutefois, ceci est un faux problème : en effet, si la relation instaurée dans les premiers épisodes ne plaisait pas à Victor, il était totalement en capacité d'en discuter avec Yuri et ainsi de lever le malentendu. De plus, rien ne l'empêchait d'arrêter toute interaction si le Yuri qu'il découvrait ne lui plaisait pas. Mais Victor n'en fait rien, et cela montre que s'il avait effectivement des attentes pré-établies dans sa relation avec Yuri (par exemple suite au banquet), elles ont soit été remplies, soit il a su les mettre de côté pour apprécier le réel Yuri.
Par ailleurs, ce qui est assez amusant c'est qu'autant Victor n'exige jamais de Yuri qu'il se comporte différemment ou qu'il ait un comportement prédéfini, autant les premiers épisodes donnent l'illusion qu'il s'attend à ce que Yuri ait ce type d'exigences vis-à-vis de lui. En effet, il lui demande à plusieurs reprises comment le jeune homme veut qu'il se comporte, en proposant des rôles très simplifiés : le père, l'ami, le petit-ami... Là où il n'existe pas deux pères, deux amis ou deux petit-amis qui aient le même comportement.
De prime abord, cette demande semble critiquable : le jeune coach paraît rechercher un schéma déjà conçu plutôt que de créer une relation fondée uniquement sur leurs désirs mutuels. Toutefois, un certain nombre d'éléments sont également à prendre en considération.
Déjà, il est nécessaire de ne pas oublier que la série nous présente une relation homosexuelle sous-entendue, et que les tabous sont loin d'être tombés, au Japon tout comme en Occident. Le simple fait que Victor demande à Yuri si celui-ci souhaite qu'il se comporte comme son petit-ami, laissant ainsi entendre que ce type de relation lui conviendrait, est beaucoup plus osé que de nombreux'ses séries et films d'origine occidentale, et pour moi c'est le but premier de ces scènes : montrer que Victor est ouvert à une relation amoureuse avec Yuri, mais également qu'il est à l'écoute des attentes que le jeune patineur puisse avoir, notamment en acceptant de prendre un autre rôle (quitte à se nier, du coup, ce qui est assez bof). Ce à quoi Yuri répondra ce qui, pour moi, reste la meilleure réponse possible à ce sujet, en ne lui demandant qu'une seule chose : être lui-même, et non-pas jouer un rôle prédéfini.

Si seulement l'humanité pouvait prendre exemple sur toi, Yuri !

À mes yeux, la discussion de l'épisode 4 est donc cruciale. Déjà car elle marque officiellement le début de leur relation, chacun définissant ce qu'il attend de l'autre, mais aussi parce que justement, ce que chacun attend de l'autre... C'est d'être soi-même ! Et ça, c'est tellement sain et bienveillant que ça ferait presque battre mon petit kokoro !

Ainsi, en quatre épisodes, Yuri on Ice parvient à traiter des attentes possibles au sein d'une relation (amoureuse ou non) de manière saine (on ne demande pas à l'autre de changer ou de jouer un rôle mais d'être soi-même) tout en montrant l'importance de la communication dès les débuts d'une relation. Pas mal non ? Mais... C'est loin d'être fini ! En effet, le couple formé par Yuri et Victor permet également de traiter de la question de l'insécurité et de la place de l'autre, notamment dans ce cadre particulier qu'est le couple, et c'est ce dont on va parler dès maintenant !

Il est évident que, en terme d'insécurités, ce sont principalement celles de Yuri qui sont soulignées, notamment celles liées à la faible confiance en soi du personnage et de la peur d'échouer qui en découle. Le couple Victuuri est fantastique sur ce point-là, car, comme mentionné précédemment, Victor ne se formalise à aucun moment de ces insécurités, et laisse à Yuri tout l'espace dont il a besoin, alors qu'il est évident qu'il souhaitait depuis le début une relation plus intime. Dans les premiers épisodes, il propose souvent à Yuri des activités, lui pose beaucoup de questions sur sa vie, mais il n'insiste jamais lorsque Yuri le repousse, même s'il est parfois étonné ou déçu. Par la suite, il s'interrogera à plusieurs reprises sur la « bonne » façon d'aider Yuri dans ses moments d'angoisses, toujours dans un objectif de l'aider et non pas pour qu'il se conforme à une norme quelconque. D'ailleurs, il est important de noter qu'il acceptera toujours les demandes et décisions de Yuri sur le sujet : ne rien dire pendant le libre de la Coupe de Chine, aller se promener à Barcelone la veille du début de la finale, etc. Ce qui démontre de nouveau que Victor est prêt à être à l'écoute des besoins de son partenaire et à y répondre du mieux qu'il peut, même s'il n'est pas forcément capable de les comprendre et d'y répondre parfaitement du premier coup. C'est cette attitude bienveillante qui, à terme, permet à Yuri d'être capable de gérer son angoisse par la seule pensée que Victor est là pour lui.

« Fais-moi confiance, c'est tout ! Tu n'as rien à dire, reste juste à mes côtés ! »

Ce point se confirme aisément lors de la Coupe de Russie où Victor est contraint de retourner au Japon pour s'occuper de Makka, hospitalisé'e en urgence. Dans un premier temps, Yuri, qui pour la première fois doit présenter son programme libre sans Victor, semble complètement perdu sans ce dernier. Mais au fil du programme, il parvient à se libérer de ses angoisses et réalise que, quelle que soit la distance qui le sépare de Victor, cela ne change rien à la difficulté de la compétition.
Si ce passage peut paraître, à priori, banal, je trouve que c'est un point extrêmement intéressant, car il atteste de la qualité de l'attachement entre les deux personnages : en effet, plus un animal (humain'e's compris'e's, évidemment) est dans une relation d'attachement instable ou anxiogène, plus iel aura tendance à se raccrocher à l'être auquel iel est attaché'e (qui paradoxalement peut à la fois être la personne qui rassure ET la personne à l'origine de l'anxiété), et à ne pas supporter d'en être éloigné'e, car le monde extérieur paraît encore plus inquiétant. Inversement, plus la relation d'attachement est saine, plus les individus peuvent s'éloigner de cette base rassurante que constitue le/les figures d'attachement et réagir paisiblement aux situations anxiogènes car iels savent qu'iels peuvent toujours retourner vers elleux en cas de danger.
Ainsi, cet épisode (surtout l'instant où Yuri reprend confiance en plein milieu de son programme) est pour moi un des meilleurs indicateurs de ce que Victor représente pour lui : un être d'attachement bienveillant, qui a su créer un environnement rassurant permettant à Yuri de s'épanouir. 

La relation entre Yuri Katsuki et Victor Nikiforov est donc traitée par la série de manière particulièrement intéressante, et ce sur de multiples points : elle traite à la fois des balbutiements d'une relation (ici amoureuse), avec la découverte de l'autre, de ses attentes, de ses faiblesses et l'apprentissage de la communication entre les deux personnages, mais également de l'écoute de l'autre, du respect de ses choix, de ses insécurités et de ses désirs. Ce qui, pour moi, continuera jusqu'au dernier épisode, où les deux partenaires choisissent un compromis leur permettant de conserver à la fois leur relation de complicité tout en veillant à ce que Victor puisse également continuer à s'épanouir dans le patinage.

Georgi Popovitch – L'acceptation de la rupture amoureuse

Dans le thème de l'amour, un des personnages qui pour moi ressort beaucoup est Georgi Popovitch, un patineur Russe qui, comme Yurio, Victor et Mila, est entraîné par Yakov. Pour cette saison, il a choisi comme thème le cœur brisé, inspiré de sa récente rupture avec une danseuse. Dans la série, il semble être assez peu pris au sérieux (Mila rit de sa rupture et de son investissement émotionnel, Yurio oublie de regarder son passage pour le programme libre...), alors qu'au contraire je trouve que ce personnage est très intéressant dans son développement. En effet, c'est un patineur que l'on voit évoluer à travers toutes les phases d'acceptation du deuil de la relation qu'il avait avec sa petite-amie, Anya.

Dans un premier temps, l'élément le plus marquant – qui, sur le coup, était même plus dérangeant qu'autre chose-, c'est la phase de colère qu'il exprime lors de son programme court, sur le thème de Carabosse de la Belle au bois dormant de Tchaïkovski. Comme la fée, il s'imagine maudissant son ex petite-amie, la condamnant à ne jamais pouvoir se réveiller sauf en trouvant un amour véritable qui n'existerait pas, tout en s'imaginant la façon dont il la hanterait ainsi que ses cris terrorisés. Par ailleurs, il pleure pendant la présentation de ce programme, montrant ainsi dans un même temps la profonde tristesse qui l'anime lorsqu'il pense à celle qu'il aimait.
Son programme libre, en revanche, présente la phase de négociation : il s'imagine revenant vers son ex (précédemment maudite, donc) tel un prince charmant, la sauvant de son propre maléfice, s'excusant de ses erreurs, la protégeant (du nouveau copain de celle-ci ?) et parvenant ainsi à retourner dans une relation de couple avec elle. En la voyant partir en plein milieu de sa performance, il retourne également dans une phase de déni, refusant de croire à la fin de leur relation.

J'aime tellement ce perso que j'ai 3000 screens en rab' sur mon ordi, send help plz

Heureusement, Yuri on Ice ne s'arrête pas là. Si Georgi est éliminé à la suite de ce tournoi, ses quelques apparitions dans les épisodes suivant permettent également de suivre son évolution. Déjà, lors de la Coupe de Russie, il est témoin de la séparation du duo Michele/Sara et semble avoir pris du recul sur ce thème, puisqu'il analyse la situation avec calme. Et, surtout, lors de la fin de l'épisode 10, une brève scène le montre discutant avec une autre personne – a priori une femme – autour d'un thé, dans ce qui semble être un café ou un salon de thé. Ces éléments permettent de supposer que Georgi aurait donc atteint le dernier stade du deuil : l'acceptation.
Pour moi, le personnage de Georgi fait partie des plus importants parce qu'il montre ce que, souvent, on ne voit pas dans les médias. Si de nombreux'ses séries et films relatent des épisodes de ruptures amoureuses, c'est souvent pour faire bouger les personnages ou créer des situations comiques, avec une exagération de certains traits (je pense par exemple au fameux « qui ressortira avec quelqu'un en premier », ou à la typique rupture de début de fin de comédie romantique qui motivera l'homme à prouver sa valeu- euh, à stalker l'héroïne jusqu'à ce qu'elle lui cède en se disant que "wow, ce mâle est si romantique !"). Georgi, lui, propose à mes yeux une très bonne représentation, dans le sens où il présente toutes les phases de l'acceptation du deuil, et permet donc à toute personne vivant une de ces émotions lors de sa rupture d'avoir un référentiel, et de se rendre compte que c'est normal de ressentir cela, que même si c'est difficile sur le coup, ça ira mieux par la suite (puisque le personnage, lui, a une évolution positive). De plus, si les pensées de Georgi peuvent sembler violentes au premier abord (notamment lorsqu'il s'imagine poursuivant son ex de sa colère), on peut constater qu'il a utilisé ces émotions violentes non pas pour réellement la stalker/l'agresser/etc. mais plutôt pour créer une œuvre à rôle cathartique (ses deux programmes) et à utiliser ses émotions comme vecteur pour gagner en expressivité (ce qui fonctionne plutôt bien car, comme le dit Mila devant le programme court : « J'entends presque la voix de son ex en pleurs »).

Le début d'un joli conte de fée ?

Pour conclure sur ce personnage, Georgi Popovitch représente l'expérience de la rupture amoureuse : elle est douloureuse, passe par plusieurs étapes émotionnelles, mais il est possible d'utiliser les émotions même les plus négatives pour avancer et créer quelque chose. Enfin, ces émotions et cette souffrance ne sont pas définitives, et même si cela ne semble pas forcément possible au premier abord, il est possible de s'épanouir de nouveau après une séparation.

Jean-Jacques Leroy – L'amour de soi ?

Alors, je vais être honnête : Jean-Jacques Leroy c'est un peu mon chouchou. Il est in-su-ppo-rtable jusqu'au final, et ensuite la seule chose dont on a envie c'est de le prendre dans ses bras et de lui faire des câlins.

JJ, c'est typiquement le type dont tout le monde dit qu'il est narcissique : il parle souvent de lui à la 3e personne, il s'autoproclame le King (en référence à son nom de famille), il se vante énormément... Bref, le genre de personne qui a la capacité d'agacer une salle entière en cinq minutes. Toutefois, ce qui m'interpelle chez ce personnage, c'est qu'il présente en réalité un manque de confiance en lui et, probablement, d'amour de soi assez flagrant, notamment lors du final.
Déjà, lors des différents flashbacks du personnage, on peut constater que JJ a depuis toujours une vision très précise de ce qu'il veut, de ce qui est bon pour lui, et qu'il a été confronté à des entraîneureuses qui n'étaient pas à l'écoute de ce qu'il attendait. Littéralement, c'est le cas de la personne lambda, avec sa personnalité propre, à qui on demande de renoncer à tout un aspect de sa personnalité pour rentrer dans un moule tout fait par la société (ce qui constitue une parfaite excuse pour mettre un lien vers le superbe article de Duno sur le jeu Fit-In). On peut constater, de par son évolution, que JJ est parvenu à ne pas céder à ces injonctions à la conformation, puisqu'au final il semble patiner comme il le souhaitait, ce qui est déjà un énorme point : il a su trouver les ressources mentales et matérielles pour vivre de sa passion sans se conformer aux attentes normées du milieu (et en cela il rejoint, à mes yeux, le personnage d'Otabek). Si je parle de cet aspect en premier, c'est parce qu'il me semble nécessaire de différencier la façon dont JJ aime patiner (en mode superstar, en collaboration avec un groupe de rock, avec un style très personnel et revendiqué comme tel) et le narcissisme apparent du personnage.

Pas facile de se réaliser pleinement quand le monde pense savoir mieux que toi ce qu'il te faut...

En effet, pour moi JJ est un personnage qui n'a rien de narcissique et est en détresse profonde, détresse qu'il compense en permanence via l'usage de cette fausse image du mec génial, meilleur que les autres, qui fait les meilleurs sauts, etc... Cette compensation est double : elle lui permet de fuir ses insécurités mais également de les masquer aux yeux du monde, ce qui marche plutôt bien jusqu'à la finale du Grand Prix. De plus, en tant que féministe, j'y vois aussi une conformation à l'injonction à la masculinité : dans les sociétés patriarcales, l'homme est incité à être fort, compétitif, à s'imposer, à prendre le maximum de place disponible, à ne jamais montrer ses émotions ni ses faiblesses, etc. soit exactement ce que fait le patineur canadien. Si ces injonctions sont problématiques sur de nombreux plans, elles le sont entre autres pour les hommes eux-mêmes : en effet, elles incitent à se forcer, à perdre en capacité d'empathie, à ne pas être à l'écoute de soi-même et donc à ne pas pouvoir prendre les bonnes décisions pour soi : difficile en effet de s'aimer et de choisir ce dont on a réellement besoin quand on essaye de coller à un modèle inatteignable tout en niant la moindre de ses émotions !
C'est là que la finale et son lot de stress associé entrent en scène et dévoilent toute la mascarade : JJ, déstabilisé par la pression, perd ses moyens lors du programme court et se plante. Là où une personne qui s'aime réellement et est à l'écoute de ses émotions ne paniquerait pas d'avantage, JJ, dans son angoisse, révèle toute la trame d'injonctions à laquelle il se raccrochait en permanence : il reste coincé dans l'angoisse de l'échec, il présente un sentiment d'illégitimité profond du fait de ne pas parvenir à se conformer aux injonctions à la performance : « Arrêtez d'applaudir ! Je ne le mérite pas ! », « Même si je gagnais [...] ce serait indigne de JJ ! ». Comme si le fait de faire des erreurs, ou de ne pas être performant à chaque instant de sa vie, faisait de lui quelqu'un qui n'a aucune valeur et ne mérite pas la moindre estime. 

Que quelqu'un envoie d'urgence des chatons faire des câlins à cet homme !

Heureusement, et c'est là où je trouve que la série démontre une fois de plus sa bienveillance, il est entouré par des personnes qui ont conscience que ce n'est pas le cas : à l'annonce de son score, alors qu'il est désespéré, sa fiancée se lève et scande son nom, suivie rapidement par l'ensemble du public (on notera qu'iels continuaient à applaudir en rythme en chantant la chanson lors du programme court, d'ailleurs), et ses parents le soutiennent et affirment ne désirer que son bonheur. On ne peut que supposer que cette expérience, certes extrêmement intense d'un point de vue émotionnel, lui aura permis de prendre conscience de sa réelle valeur et de reprendre le patinage plus sereinement.

J'avoue : même au bout du dixième revisionnage c'est toujours autant les feels

Par conséquent, je pense que l'évolution du personnage de JJ en fait également un personnage clé en terme de représentation : les injonctions auxquelles se soumet JJ ainsi que celles qu'il s'impose sont très fréquentes dans la vie de tous les jours. Dans un monde où l'on est tou'te's jugé'e's sur nos performances par le biais de concours et d'examens en tout genre ne prenant jamais en compte le rythme et la diversité des talents propres à chacun'e, il est très facile de se sentir nul'le et d'oublier toutes nos qualités, submergés par la liste arbitraire des choses que l'on « devrait » faire ou être. Il est donc bon d'avoir conscience que la solution n'est pas dans la négation de soi, de ses émotions et la soumission à ces injonctions mais bien dans la bienveillance envers soi-même et l'écoute de ses besoins et de son rythme propre. J'espère que Jean-Jacques Leroy et son entourage seront une représentation de plus du fait que ces émotions sont légitimes, que ces situations sont dures et universelles là où on se pense en général lae seul'e à vivre une telle souffrance, et permettra à certain'e's de mettre des mots sur ces ressentis et d'avancer.

Micky et Sara – De la toxicité des relations fusionnelles

Dans la grande diversité des personnages secondaires de Yuri on Ice, la série présente entre autres la relation complexe entre deux patineureuses italien'ne's qui se trouvent être frères et sœurs : Michele (Micky) et Sara Crispino. En effet, les deux ont développé une relation fusionnelle qui se révèle peu à peu toxique et ils vont être confrontés à toute la difficulté de l'éloignement nécessaire dans ce genre de situation. 

Lors de leurs premières apparitions, la première chose qui ressort est l'extrême possessivité de Michele – qui aboie littéralement sur tout homme s'approchant de sa sœur – ainsi que la façon dont il lui dédie ses programmes de patinage : sa première pensée lorsqu'il commence son programme court est « Regarde mon art chevaleresque, Sara ! ». Ah oui, parce que dans son programme court il se place littéralement en chevalier servant de sa sœur, qu'il compare à une lady. Tout. Va. Bien.
Alors, je tiens à le préciser de suite : je n'ai pas l'impression qu'il s'agisse de relation incestueuse dans cette série, notamment parce que Michele, dans un de ses monologues interne, spécifie bien qu'il n'a pas de désir charnel pour sa sœur. J'avais très peur que la série ne romantise ce type de relations abusive, comme d'autres œuvres l'ont malheureusement fait avant elle, mais il semblerait que ce ne soit pas le cas. Toutefois, il est évident que leur relation dépasse le cadre du sain – si il semblerait normal qu'une personne se soucie du bonheur d'un frère ou d'une sœur, Michele s'implique beaucoup trop activement dans la vie de sa sœur. Le personnage semble à la fois extrêmement intrusif vis-à-vis de Sara mais construit également sa vie à lui autour d'elle : il dépend de son regard, il ne pense qu'à elle lorsqu'il patine, il tente même une combinaison difficile - qu'elle est la seule à réaliser - comme une façon de lui dédier son patinage. On n'est donc pas dans le cadre d'un homme qui souhaite froidement garder le contrôle sur sa sœur mais face à un patineur qui ne supporte pas l'éloignement avec celle-ci et tente de conserver une relation la plus fusionnelle possible – ce qui passe par faire en sorte d'éliminer toute personne qui représenterait une menace pour ce lien exclusif, dont les prétendants de Sara.
Sans développer le sujet, j'ai grandi avec un membre de ma famille qui a développé ce type de relation à mon égard (en moins fort, heureusement), et je trouve que la série a très bien abordé cet aspect. On constate, à travers les souvenirs de Michele, que leur relation a simplement pris un mauvais tournant : d'une simple complicité entre frère et sœur, où l'un se retrouve à «protéger» l'autre (en l'occurrence Sara, harcelée par d'autres garçons), iels évoluent peu à peu vers une relation toxique où l'éloignement de l'autre devient synonyme d'une angoisse profonde (ce que l'on peut complètement relier à mon propos plus haut sur l'éloignement et l'attachement). Cette relation est toxique pour les deux : Michele n'est pas capable d'être autonome et ne fait pas les choses pour lui mais pour Sara et cette dernière ne peut profiter de sa vie librement du fait de l'intrusivité de son frère.

Difficile de réussir pour soi quand on est persuadé que le bonheur d'une proche ne dépend que de nous...

Face à ce type de relation dysfonctionnelle, il n'existe qu'une solution : couper ce lien fusionnel, refuser d'y contribuer plus longtemps, et c'est ce que fait Sara dans l'épisode 9. Elle ne cesse pas d'aimer son frère, elle cesse simplement de contribuer à l'entretien d'un mécanisme relationnel malsain et c'est une nuance très importante car dans ce type de relations, puisque le moindre éloignement est anxiogène, le fait de refuser à l'autre l'exclusivité, certains types d'interactions, une partie de son temps, sont vécues comme une véritable violence physique, des deux côtés. Et la série le montre : Michele la supplie de ne pas le laisser et Sara pleure devant la performance de Michele au libre. Mettre fin à une relation fusionnelle, c'est dur. Mais c'est également nécessaire et l'épisode 9 propose un début de happy ending pour notre duo de patineureuses : Michele bat son record sur le libre, Sara est plus légère car elle ne porte plus la responsabilité de la réussite de son frère et a affirmé sa liberté à interagir avec d'autres hommes (notamment en laissant Micky pour aller regarder le libre de Seung-Gil Lee), mais les deux ne se sont pas abandonnés pour autant : Sara est heureuse de le voir réussir, elle le félicite et on les voit ensemble à la fin du championnat.

Bizarrement, la phobie de l'abandon et les relations fusionnelles, ça va souvent de pair...

Pour moi, la relation entre Michele et Sara est importante : elle montre qu'il existe des relations fusionnelles, d'apparence désirables mais qui s'avèrent en réalité néfastes pour les deux concernés. Elle montre également qu'une solution existe et que, malgré toute l'angoisse qu'elle peut générer en amont, elle n'implique pas un abandon total de l'autre mais une évolution vers une relation plus saine où les deux membres peuvent s'épanouir sans se nuire mutuellement. Bon, certes, au vu de l'apparition de Michele dans l'épisode 10 on peut se dire que c'est pas encore gagné, en même temps il faut replacer ça dans un contexte patriarcal et puis bon, on ne peut pas non plus régler 22 ans de relations fusionnelles en une seule journée, c'est plus compliqué que ça dans la vraie vie !

Enfin, la relation entre Michele et Sara a un point commun avec le dernier élément que je voudrais traiter sur cet article : l'amour au sein d'une famille.

Famille de sang, famille de cœur : l'important c'est l'amour !

Alors déjà, je vous préviens tout de suite : je ne suis pas du tout le genre de personne à vous dire que la famille c'est un truc trop cool qui veut toujours votre bien et sera toujours là pour vous. Il existe des familles extrêmement toxiques, des familles qui contiennent des personnes malveillantes, qui les défendent, qui contribuent à la mise en danger de certains membres, etc. et personnellement je ne m'appelle pas Disney, donc les speech généralisateurs à la Belle et le Clochard 2 ou à la Rebelle, très peu pour moi.
Toutefois, je pense qu'il existe aussi des familles saines, des familles qui font de leur mieux, et qu'il est possible de fonder des familles qui, de par leur amour, vont permettre à chacun'e des membres d'évoluer positivement. Comme vous pouvez aisément le deviner ne serait-ce qu'avec mes propos sur les parents de JJ, c'est ce type de familles que représente Yuri on Ice.

Déjà, ce qui m'a beaucoup touché, c'est le soutien dont fait preuve la famille Katsuki à l'égard de Yuri, et ce dès le premier épisode. Ni ses parents ni sa sœur ne lui reprochent son échec : iels le soutiennent dans ses choix professionnels sans jamais le juger ni lui mettre la pression, que ce soit en l'encourageant de chez elleux, en le lui disant clairement ou, pour sa sœur, en se rendant sur place pour le soutenir.
De plus, on retrouve dans cette famille la question de l'éloignement et de l'attachement : dans le premier épisode, Yuri rentre chez lui après être resté 5 ans loin de sa famille et, s'il est évident que celle-ci lui a manqué et qu'il en avait besoin pour se ressourcer (parce que famille Katsuki = êtres d'attachement, donc rassurant), cela montre aussi qu'il a des relations suffisamment saines avec elleux pour pouvoir s'éloigner sur de longues périodes, et que c'est réciproque. D'ailleurs, la remarque de sa mère est, je trouve, ultra chou, lorsqu'elle fait remarquer qu'elle et son mari n'avaient pas pu assister à la remise de diplômes de Yuri : cela montre bien que même si, physiquement, iels ne peuvent pas toujours être là les un'e's pour les autres, cela ne les empêche pas de se soutenir mutuellement et de s'aimer.

Cette thématique de l'attachement se retrouve aussi chez Yurio Plisetsky, mais la structure familiale est moins claire chez ce dernier. Toutefois, ce flou permet de souligner un autre aspect qui est la diversité des familles. À ce jour, on ne connaît de la famille de Yurio que son grand-père, qui est une source d'inspiration pour son programme court et une source de motivation au quotidien. Et je trouve que c'est très bien que l'être auquel le patineur est attaché ne soit pas de sa génération ou de celle de ses parents, puisqu'il existe de nombreuses familles où plusieurs générations différentes se côtoient, pour une multitude de raisons différentes. On notera d'ailleurs que même s'il a un côté très ours, le grand-père de Yurio, comme la famille de Yuri Katsuki, n'est représenté que dans des situations où il soutient son petit-fils : l'emmenant patiner lorsqu'il était enfant, le regardant à la télévision, allant le chercher lors de son retour en Russie, inventant une nouvelle recette pour lui faire plaisir... Leur relation a l'air très saine et montre que l'amour au sein d'une famille n'est pas qu'une question de proximité généalogique. Ce qui est d'autant plus vrai que Yurio est également entouré d'une famille de cœur, constituée des deux personnes qui l'entraînent : Yakov Feltsman et Lilia Baranovskaya (qui sont également des ex, montrant qu'une rupture n'empêche pas forcément de continuer à mener des projets en commun). Iels sont extrêmement exigeants, mais pas sous l'angle d'une malveillance quelconque : leur but est clairement que Yurio puisse devenir le meilleur possible. Vivant sous le même toit, iels sont parfois montrés partageant des scènes de vie commune, et semblent constituer une famille d'adoption, Lilia montrant par moment des comportements proches de ceux d'un parent (je pense notamment à la scène où elle le reprend sur son langage).

Un message sponsorisé par Captain America

Ainsi, Yuri on Ice propose une représentation de la famille où le seul élément à retenir n'est pas la structure familiale ou le lien de parenté mais l'amour et le respect de l'autre que se portent les individus entre elleux. Et c'est tout ce que devrait être une famille : un ensemble d'individus bienveillants dont l'amour nous accompagne où que l'on soit, sans jamais nous étouffer et dans l'unique objectif de nous aider à être heureuxses en tant qu'individu.

La mignonitude de Yuri on Ice en une image

Je vais être honnête : j'aurais encore des centaines de choses à dire sur Yuri on Ice. Sur Chris, sa sensualité, sa façon d'interagir avec Yuri et Viktor. Sur Pitchit, son enthousiasme, sa façon d'apprécier tout le monde et son amour du patinage. Sur Leo, sa religion et sa passion pour la musique. Sur Makkachin, et Vicchan, et la place des animaux dans notre vie. Malheureusement toutes les bonnes choses ont une fin, et j'en suis déjà à la page 8 de mon logiciel de traitement de texte lorsque j'écris ces lignes.
Donc, si vous ne deviez retenir que quelques idées de cet article, retenez que l'important lorsque l'on aime quelqu'un, et ce quelle que soit la forme d'amour dont il est question (filial, entre enfants de mêmes parents, amical, romantique, ou n'importe quelle autre nuance), c'est le respect que l'on porte à l'autre et à soi-même. C'est ne pas s'étouffer mais s'encourager mutuellement à évoluer vers ce qui nous convient le mieux. C'est souhaiter le bonheur de l'autre et non-pas imposer à l'autre sa vision du bonheur. C'est respecter les limites de l'autre : qu'il s'agisse de consentement, de faiblesses, d'insécurités. C'est des compromis. C'est parfois s'éloigner, en sachant qu'on peut toujours revenir chercher la sécurité de l'autre. C'est parfois faire des erreurs et surtout les corriger. C'est savoir que la perte d'un'e autre ne signe pas la fin de tout bonheur mais peut nous aider à avancer. C'est aussi savoir que tout sentiment d'amour est légitime, tant qu'il est ancré dans le respect de l'autre.
Bref, respectez les autres, respectez-vous, et passez plein d'agréables moments avec les êtres qui vous sont chers ! ♥
Et, si vous en avez le temps, la motivation et l'envie, cultivez-vous !

Hel
Article corrigé par Koukarus

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