[Peinture] Marc Le Rest – Des animaux tout en dentelle

Bonjour à tou.te.s !
Moi c'est Hel, responsable de publication et rédacteurice occasionnel.le ! Et aujourd'hui, histoire de vous changer dans vos habitudes, on va parler peinture !

Tout le monde (ou presque) connaît le concept de la peinture, parce que bon, la plupart d’entre nous a déjà pataugé dans la gouache en étant môme, étudié une ou deux peintures en art plastique et/ou des œuvres en cours d'histoire. Bref, on l'utilise comme support pour apprendre à mieux se coordonner, connaître de grands mouvements artistiques et illustrer les différentes époques. Mais, personnellement, j'ai jamais eu l'impression qu'on ait parlé de l'art en tant que tel.
Et puis un jour, en gambadant pendant les vacances, je suis entré.e dans une galerie, et suis tombé.e nez-à-nez avec un mur présentant des œuvres des deux premières collections de Marc Le Rest. Et, comme ça a été un déclic total pour moi, j'ai donc décidé de vous parler de son travail.

lacezoo-martinpecheur

Comme vous le constaterez assez facilement, il y a un thème récurrent dans les toiles de cet artiste : il dépeint toujours des animaux ornés de vêtements ou d'accessoires constitués de dentelle. Et mon premier coup de cœur, c'est qu'il le fait bien.
Déjà parce que ses animaux sont, je trouve, criants de réalisme, notamment parce que, malgré le fait qu'ils portent des apparats humains, l'artiste n'a pas cherché à modifier son style ou leur morphologie pour les humaniser par leur apparence. Ainsi, même si certaines libertés ont (forcément) été prises sur les couleurs et les proportions par rapport à un animal réel de la même espèce, ils restent totalement cohérents, aucun des animaux des premières collections ne paraîtrait irréel si on le croisait, vivant, du fait de la façon dont l'artiste a su retranscrire leur essence sans l'altérer. L'artiste affirme s'associer, entre autres, au mouvement naturaliste mais nul besoin d'aller jusqu'à la page de sa présentation pour le constater : clairement, un simple coup d’œil à une de ses œuvres est suffisant.
De plus, je reste profondément impressionné.e par le travail de précision de ses peintures. Sur son site c'est assez difficile de visualiser les dimensions réelles mais, s'il propose des œuvres qui font jusqu'à 1m97 par 1m16, certaines de ses toiles ne font que 24x32 cm. Or, le pelage ou plumage des animaux est très travaillé, nécessitant des traits très fins. Il en est de même pour la dentelle ornant ces animaux, qui présente un grand travail de détail et une précision admirable. Le fait que les volumes ne soient pas pleins (comme ce serait le cas avec des bandes de tissus, par exemple) mais que l'on puisse ici suivre l'évolution de chacun des fils constituant les ornements des animaux nécessite une bonne maîtrise de la façon dont la dentelle se comporte, en prenant en compte les effets de perspective, la superposition, etc.
Bref, clairement sur le plan du réalisme et du travail sur les détails, c'est juste un gros kiff visuel. Mais ce n'est pas tout.

En effet, pour moi, Marc Le Rest c'est aussi tout un travail de contrastes, et ça, j'avoue que ça me hype pas mal.
Premièrement, une grande partie des toiles de The Lace Zoo (saison 1) dépeignent des animaux et des dentelles aux couleurs très vives, sur un fond au contraire très sombre, et ce contraste de couleurs met magnifiquement en valeur l'animal et son accessoire. À tel point que, à titre purement personnel, j'ai beaucoup plus de mal à apprécier les quelques œuvres de la collection qui présentent un fond plus clair et des couleurs plus ternes.
Le deuxième point – et probablement le plus évident – c'est, bien sûr, le contraste entre ces animaux si réalistes dans leur représentation et les objets qui les ornent, de conception purement humaine. On a ici une opposition marquée entre culture et nature, entre l'humain et l'animal. Cette opposition est d'autant plus intéressante que, dans la culture judéo-chrétienne, se couvrir est la première chose que font Adam et Eve, présentés comme les premiers êtres humains, après avoir croqué le fruit défendu. Le vêtement peut ainsi représenter la différence intrinsèque entre l'humain et l'animal, mais alors quid d'un animal autre qu'un humain portant un vêtement ? La réaction de certain.e.s devant ces œuvres est d'être perturbés comme si quelque chose nous paraissait anormal dans le fait qu'un autre être puisse porter des vêtements, ce qui selon moi correspond justement au fait que le vêtement, dans notre imaginaire, est avant tout associé à l'humain. D'ailleurs, on peut également se demander si le paradoxe n'est pas exacerbé par le fait que les animaux représentés soient des animaux sauvages. Il est en effet possible de manière occasionnelle de croiser un chien ou, parfois, un chat portant des vêtements, soit parce que leur famille a envie de se marrer un bon coup, soit pour des raisons plus questionnables. En revanche, sauf dans quelques cas impliquant en général des zoos ou une réserve, il est assez rare de trouver des animaux sauvages vêtus de quelque habillement que ce soit.

Kill La Kill - Vêtement Péché Originel(Et hop, une petite référence à Kill La Kill, ni vu ni connu)

De plus, le design des accessoires n'est pas laissé au hasard. En effet, si l'on observe plus attentivement les vêtements de la collection Monkey Hanami, il est possible de noter que les bandes de tissu représentent en réalité les traits formant différents kanji, les caractères japonais. À l'époque où j'ai découvert ce peintre, je ne connaissais que les quatre premières toiles présentées dans cette collection, et c'est donc sur celles-ci que je me focaliserai. Ces toiles traitent du thème de l'âge, avec quatre chimpanzés portant les mots « 莟 » (tsubomi, le bourgeon), « 花 » (hana, la fleur, dans un sens factuel), « 華 » (hana, la fleur, dans un sens plus abstrait), et« 萎 » (shibomu, se faner) [un énorme merci à notre Sharksymphonie national qui a accepté de me consacrer du temps pour retrouver les kanjis uniquement à partir des toiles !] Ainsi, une autre opposition se crée : celle entre l'animal (et la nature, puisque l'artiste a ici choisi de traiter le thème du vieillissement via les différents stades de la fleur) et le langage, ici écrit, considéré comme le propre de l'être humain.

Marc Le Rest - Monkey Hanami Fleur

(Attention, le paragraphe suivant évoquera de la maltraitance animale, de la nourriture et de l'addiction à certaines drogues)
Un élément est par ailleurs très intéressant, c'est le choix de l'animal : les chimpanzés sont les uniques animaux composant trois des collections de Marc Le Rest : Monkey Hanami, Courtisanes et Madones. Toutes les autres collections dépeignent différents animaux, y compris la dernière, Licornes. Or, le chimpanzé est l'animal le plus proche de l'humain, avec uniquement 2% de différences génétiques et moléculaires. Il fait partie des animaux capables d'apprendre et d'utiliser la langue des signes pour parler avec d'autres congénères ainsi qu'avec des humains, montrant que le langage signé est acquis et transmissible chez cet animal (les parents peuvent l'enseigner à leurs enfants). Par ailleurs, dans certains pays les chimpanzés sont utilisés comme animaux domestiques et peuvent, par imitation ou parce que leurs propriétaires trouvent cela « drôle », porter des vêtements et/ou développer des addictions à la cigarette, à l'alcool, au Coca.
Le chimpanzé constitue donc, parmi tous les animaux dépeints dans ces collections, l'être qui se rapproche le plus de l'humain, et il est intéressant que ce soit celui-ci qui porte les vêtements les plus élaborés, comme si, étant plus proche de l'humain, il était alors nécessaire de trouver une différence plus marquée (ici le langage écrit) pour conserver le contraste entre la part humaine et la part animale des œuvres.

Marc Le Rest - Monkey Hanami - Hingashi

Ainsi, Marc Le Rest propose des œuvres originales, aux contrastes (tant en terme de couleurs que de concepts mêmes) intéressants, notamment du fait des nombreuses réflexions qui peuvent en découler. Quelles sont les limites entre l'humain et l'animal ? Entre la culture et la nature ? À quel point la volonté de l'être humain de se démarquer du reste du règne animal découle-t-elle du désir de se sentir exceptionnel.le plutôt que sur des observations et interprétations non biaisées ? À quel point notre perception des animaux est-elle altérée par notre propre perception de l'univers que l'on transfère sur eux via un anthropomorphisme presque systématique ?
La toute dernière collection, Licornes, qui n'a été qu'évoquée dans cet article, marque par ailleurs un changement dans le schéma de l'artiste avec ici des animaux fantastiques, qui de plus présentent des caractéristiques anatomiques humaines (les membres). On peut alors s'interroger également sur la façon dont l'imaginaire aussi est, au final, un reflet de la perception humaine, tant dans son contenu que dans sa forme.
Mais tout cela, je vous laisse y réfléchir par vous-même et, si vous le souhaitez, en discuter (par exemple dans les commentaires juste en dessous). En attendant, n'hésitez pas à entrer à l'improviste dans les galeries que vous croisez (en tout cas si vous êtes à l'aise avec ça) et cultivez-vous, ça bénéficie à tou.te.s !

Hel
Article corrigé par Koukarus

One thought on “[Peinture] Marc Le Rest – Des animaux tout en dentelle

  1. Bonjour,

    Je viens de découvrir votre article sur mon travail: whaouh! Merci pour tout le temps que vous y avez consacré et surtout pour la réflexion (plus que pertinente) que vous avez développée! C’est rare de voir quelqu’un aller aussi loin dans l’analyse de ce que je tente d’évoquer dans mes peintures. La grande majorité se contente d’une approche formelle. C’est un beau cadeau de noël que vous me faites!
    Merci beaucoup et bonnes fêtes de fin d’années.

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