[Cinéma] Nimitz, Retour Vers L’Enfer – Uchronie qui fait Plouf

18941292.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxDate de Sortie : 9 Juillet 1980

Réalisateur : Don Taylor

Nationalité : Américain

Casting : Kirk Douglas, Martin Sheen, Katharine Ross

Genre : SF, Action, Historique

Synopsis : Le porte-avions USS Nimitz se retrouve en plein milieu du Pacifique au cœur d'une tempête électromagnétique. Peu après, l'équipage capte sur les fréquences radios des enregistrements datant de la Seconde Guerre Mondiale, dans lesquels les émetteurs parlent de l'armée allemande en URSS. Plus étrange, des avions de reconnaissance ramènent des clichés de Pearl Harbor mais intact...

TW : Guerre, sang, mort

Quand je regarde un film, l’une de mes attentes principales est que le sus-dit métrage utilise convenablement les principes de narration et d'esthétique dans lesquels il s’inscrit. Sinon c’est ni plus ni moins qu’un gros pétard mouillé pour la qualité et une immense explosion thermo-nucléaire dans mon petit cœur. J’en viens souvent après le visionnage à me dire « et si il avait utilisé à fond son concept… », la frustration n’en est que plus grande, certes, mais il est ainsi plus facile de cerner ses écueils. Sauf que, faire cet exercice du « et si… » quand le film utilise lui-même le principe du « et si… », c'est partir dans quelque chose d’assez conceptuel…
Bref, bien le bonjour, aujourd’hui on va parler de Nimitz, Retour vers L’Enfer et d’Uchronie !

L'Uchronie : mettre Paris en bouteille

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Vous connaissez le vieil adage très agaçant et tueur d’argumentation : « avec des si, on met Paris en bouteille et Lutèce en amphore ! ». Eh bien avec l’Uchronie c’est justement possible.
Les plus alertes en grec parmi vous auront décomposé le mot avec son U privatif et chronos, le temps. Il s’agit donc d’un « non-temps », un néologisme fondé sur le terme d’Utopie.
Ce genre à l’origine littéraire avance le concept de réécriture de l’Histoire à cause d’une modification (d’une importance plus ou moins grande) du passé. L’une des plus connue est tout simplement :« Et si Hitler avait gagné la guerre ? ». Cela implique donc une sacré connaissance en géopolitique de l’époque, en stratégie militaire, en économie, en sociologie, etc.

Charles Renouvier

Charles Renouvier

Le plus ancien exemple remonte à Tite-Live avec son Histoire de Rome depuis sa Fondation (Livre IX, section 17-19) dans lequel il explique ce qu’il se serait passé si Alexandre Le Grand avait lancé ses conquêtes à l’Ouest et non pas à l’Est. C’est Charles Renouvier qui, en 1857, donne pour la première fois un nom à ce genre dans son ouvrage Uchronie, l’Utopie dans l’Histoire : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être (à l’époque on savait faire des titres accrocheurs). Dans ce livre, Renouvier réécrit un bon millénaire d’Histoire européenne à partir du IIe siècle. Ici l’empereur Marc Aurèle renforce sa politique anti-chrétienne et les exclut de la citoyenneté. Le Christianisme ne devient donc pas la religion d’état sous Constantin et ne peut pas se lancer dans des conquêtes sanglantes. Il se développe plutôt chez les barbares avec une version plus pacifique et évangélique. Au XVIe siècle, l’Europe profite d’une Histoire pacifiée, l’Église s’est infiltrée tranquillement dans les sphères de décision et on évite les réformes protestantes et les guerres de religion. Si on continuait le récit aujourd’hui, peut-être que Boutin n’existerait pas… Le genre uchronique fait son petit bonhomme de chemin pendant le XXe siècle avec des auteurs comme Sir Johan Squire mais devient surtout très populaire grâce aux pulp magazines publiant des nouvelles de SF. L'envolée commerciale se fait dans les années 80 avec auteurs à succès comme Harry Turtledove, Harry Harrison et Kim Stanley Robinson.WhatIf1
L’Uchronie peut aussi se faire non pas dans l’Histoire mais dans l’histoire (les majuscules ont toujours du sens) et marche également au sein des œuvres de fiction. Cela se fait grandement dans les comics avec notamment la série des What If chez Marvel dans laquelle on a par exemple le « Et si… Spider-Man avait rejoint les Quatre Fantastiques ? » ou « Et si… les Avengers ne s’étaient jamais formés ? ».
Certains distinguent deux types d’Uchronie. La première, « impure », fonctionne par le biais de voyages temporels ou dimensionnels. Toute modification résulte d’une interférence avec les lignes d’univers. On le voit notamment dans X-Men Days of Futur Past où une nouvelle ligne temporelle (celle que l’on suit depuis X-Men Apocalypse) se crée. Le deuxième type est l’Uchronie « pure » (oui c’est très pompeux). Ici le principe de Terre de référence (celle du lecteur ou celle souhaitée par l’auteur) n’existe pas. Le monde dans lequel se déroule le récit diverge du nôtre à partir d’une altération dans le passé.
Mais tout ça ce sont des préoccupations peu constructives, tout récit est valable à partir du moment où il a des bases solides. Et justement, on va voir ce qu’il en est du film d’aujourd’hui.

Nimitz, Retour en Enfer - Un gros plouf

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Nous sommes ici dans le cas typique du film qui nous vend un principe alléchant. L’équipage du porte-avions USS Nimitz se retrouve projeté en 1941, juste avant l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais. Avec leur avancée technique et leurs connaissances sur l’attaque qui va avoir lieu, ils pourraient très largement influer sur le court de la bataille, de la guerre et plus largement de l’Histoire. Le débat se lance donc entre le commandant Yelland et Warren Lasky, un observateur du ministère de la défense qui était présent à bord au moment du voyage temporel. C’est intéressant n’est-ce pas ! Montrer ce qu’il pourrait se passer si Pearl Harbor n’était pas pris par surprise, rayer de l’Histoire l’un des grands traumatismes de l’Histoire américaine, c’est de la bonne grosse SF et surtout de l’Uchronie audacieuse. Vous allez voir on va déchanter très vite.

Don Taylor

Don Taylor

Tout d’abord il y a cette fameuse tempête électromagnétique. Certes le film date de 1980 mais déjà à l’époque on savait que c’était du Deus Ex Machina pauvret qui pourrait, au mieux, faire s’affoler les aiguilles d’une boussoles et brouiller les communications. Le film ne part donc pas gagnant dès le début. Côté réalisation, l’ensemble est très fonctionnel et parfois même fainéant. De la part de Don Taylor, le monsieur qui nous a pondu Les Évadés de la Planète des Singes, un travail aussi pauvre sur l’ambiance d’époque est effarant. En même temps, il n’y a aucune place à une reconstitution de l’époque puisqu’on reste en permanence sur le porte-avions. Ce point nous permet d’attaquer le gros du morceau mais je dois vous prévenir, je vais devoir me résoudre à spoiler l’ensemble du film donc si vous voulez le voir avant, empressez-vous !
Je disais avant que le principe du film était très alléchant, après tout on pourrait légitimement s’attendre à une bataille épique entre le Pearl Harbor de l’époque aidé du Nimitz avec son arsenal moderne contre les chasseurs Zéro japonais. Eh bien non. Rien. Au moment où l’équipage s’apprête à lancer l’attaque, le porte-avions est de nouveau pris dans une tempête électromagnétique (le Pacifique c’est super dangereux quand même…) et est renvoyé dans le présent. Dans le plus grand des calmes ! Pas de bataille, pas de rencontre entre les années 40 et les années 80, pas de conséquences d’un échec des Japonais. Il pourrait y avoir une raison valable : pour pouvoir tourner sur le Nimitz, la production a dû signer un contrat avec le ministère de la Défense.

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À la vue du nombre astronomique de plans tournés à bord, le contrat a dû être affreusement onéreux et devait peut être même comporter une close d’obligation pour le nombre de séquences montrant le porte-avions, les avions de chasse et les hélicoptères. Un petit peu comme un film de Michael Bay oui. Sauf que même notre ami pyromane nous pond des scripts plus élaborés ! Ici on se farcit plus de la moitié des 103 minutes de film à regarder des avions décoller et atterrir. Il ne reste donc effectivement plus beaucoup de place pour une bataille épique. Le reste est donc comblé par des débats éternels pour savoir si il faut interagir avec le cours de l’Histoire. Forcément au bout d’un moment il ne vont rien chambouler dans la bataille. Peut-être était-ce prévu dès le début, peut-être était-ce un parti pris de laisser notre imagination faire le fameux what if mais cela reste complètement idiot. Le principe d’un film uchronique est d’aller au bout de son propos, d’explorer toutes les possibilités qu’offre ce grain de sable dans l’engrenage historique. Si on n’utilise pas le « et si » alors le film n’a tout bonnement pas lieu d’être car on finit forcément sur un énorme « tout ça pour ça ?! » et c’est bien plus frustrant qu’un film qui pourrait faire plus que ce qu’il nous a montré mais qui a tout de même fait quelques efforts. Nimitz n’a rien pour compenser ce gros manque : aucun personnage attachant (on passe une bonne partie du film à tenter de se remémorer la fonction de chacun), une réalisation aucunement intéressante, un scénario qui va d’un point A à un point B sans s’écarter de ses besoins contractuels.

Bon ok, Kirk Douglas est un point positif indéniable.

Bon ok, Kirk Douglas est un point positif indéniable.

Au cinéma il peut exister un gouffre immense entre le papier et le résultat final. Si ce gouffre n’est pas comblé avec de l’audace, avec l’envie d’aller au bout de son postulat alors on crée un film vain, sans saveur aucune et au bout duquel on ne sortira qu’avec de la frustration. L’Uchronie est un genre très ardu à exploiter, il implique nombre de connaissance mais peut, s’il est bien utilisé, transcender la science qu’est l’Histoire. Nimitz, Retour vers l’Enfer n’a pas su combler le gouffre et n’aurait jamais dû sortir.
Il existe nombre d’œuvres uchroniques qui valent le coup d’être vues/lues au moins une fois, comme par exemple Jin Roh dont Shark a parlé récemment ou encore Avril et le Monde Truqué. Le champ des possibilité est immense et propose parfois des mindfuck vraiment géniaux alors penchez-vous sur le sujet et n'oubliez pas, cultivez-vous !

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Franc consommateur du 7e art. Mais pas que. Mais surtout de cinéma. Également responsable de publication et community manager, parce que sinon je m'ennuie.
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