[Cinéma] Le Dernier Voyage – Critique

Pour la réouverture tant attendue de nos salles qui fleurent bon le pop-corn mal cuit aux effluves de gel hydroalcoolique (pourquoi bouder son plaisir ?), il fallait réussir à faire un choix parmi les quelques dizaines de films à l’affiche. Mais cessez de tergiverser, car le destin nous a offert quelque chose de, hélas, trop rare dans notre paysage cinématographique : de la SF française ! Mieux : de la SF qui n’est pas chapeautée par un Luc Besson que l’on ferait mieux d’oublier à jamais.
Et bien que tout ne soit pas parfait dans ce fameux Dernier Voyage que nous propose Romain Quirot, il est difficile de ne pas en profiter lorsque l’on assiste à tant d’amour déclaré au genre. 

Date de sortie : 19 mai 2021

Réalisateur : Romain Quirot

Genre : Science Fiction

Casting : Hugo Becker, Lya Oussadit-Lessert, Paul Hamy

Synopsis : Dans un futur proche, une mystérieuse lune rouge est exploitée à outrance pour son énergie. Alors qu'elle change brusquement de trajectoire et fonce droit sur la Terre, Paul W.R, le seul astronaute capable de la détruire, refuse d'accomplir cette mission et disparaît. Traqué sans relâche, Paul croise la route d'Elma, une adolescente au tempérament explosif qui va l'accompagner dans sa fuite.

TW/CW : mort, sang, seringues, suicide.

Après être passé par la pub et le documentaire, c’est en 2015 que Romain Quirot sort son court-métrage Le Dernier Voyage de l’énigmatique Paul W.R., primé dans une cinquantaine de festivals, dans lequel il aborde pour la première fois l’histoire de cet astronaute talentueux qui avait pour mission de détruire la lune rouge, se rapprochant dangereusement de la Terre, mais qui disparaît quelques heures avant de devoir s’envoler pour accomplir sa quête. C’est finalement avec un budget plus que léger qu’il peut s’attaquer à l’adaptation longue de son court-métrage.
Le Dernier Voyage souffre justement de ce syndrome du court devenu long : l’histoire a naturellement été étirée, donnant donc lieu à quelques faiblesses sautant assez vite aux yeux. 

Lorsque nous plongeons dans les premières trente minutes du film, les règles de cet univers post-apocalyptique ne sont que peu identifiables. Nous savons que la Terre est arrivée au bout de ses ressources, mais qu’elle a pu compter sur l’exploitation des matériaux présents sur la Lune Rouge. En revanche, nous ne connaissons pas la suite d’événements qui a conduit à la situation actuelle, ni comment fonctionne ce qu’il reste de l’Humanité, qui dispose pourtant encore de canaux de communication tels que la radio ou la TV. Dans la même veine, il faut attendre longtemps avant d’avoir le sentiment que les personnages sont aboutis et d’y trouver une forme de complexité.
En réalité, la narration manque un peu de tout par moment : de sens, de surprise, de variété dans son format. Tantôt pas assez n’est dit, tantôt trop est raconté. On ressent donc assez vite une production douloureuse. Heureusement, comme évoqué plus haut, cela n’est pas suffisant pour entamer le plaisir de visionnage. 

L’histoire reste, en effet, appréciable, notamment par son propos d’humilité face à la nature, de la nécessité de s’agenouiller par moments plutôt que d’affronter frontalement une force incontrôlable, incarnée ici par la lune rouge se rapprochant inexorablement de la Terre. Et dans ce tourbillon d’urgence et de mort imminente, nous ne pouvons qu’être touchés par le duo d'âmes brisées formé par Paul et Elma. Il faut également saluer la performance géniale de Paul Hamy incarnant un antagoniste principal qui colle des sueurs froides avec son sourire torturé et inquiétant. 

Même si son film est parfois bancal, Romain Quirot témoigne d’une véritable passion pour la science-fiction et d’une envie touchante d’abandonner les productions habituelles de l’Hexagone pour proposer ce qui l’anime. Le Dernier Voyage est un hommage à ces films de SF qu’a englouti son réalisateur. Il emprunte à droite à gauche, référence à tout-va, mélange le tout pour offrir un ensemble marquant et unique. Ce road-movie chronométré est la rencontre entre Métal Hurlant, Mad Max, Blade Runner, la BD franco-belge de science-fiction, avec la douceur onirique du Petit Prince, et aux accents de Western et de post-apo. Les emprunts sont assumés, tout comme l’ode nostalgique aux années 80 : le réalisateur suivant la route qu’a emprunté Hollywood ces dernières années, mais avec bien plus de subtilité et surtout une passion perceptible et touchante. 

Le Dernier Voyage bénéficie en outre d’une pondération lui permettant de mêler le drame intime parcourant la famille W.R., et le spectaculaire que l’on attend naturellement dans ce genre de production. Mais il a surtout l’intelligence de ne pas abuser d’artifices outranciers. La SF est en tout, mais n’est pas insérée au forceps, ce qui permet d’avoir un sentiment de tangibilité très appréciable. Ceci s’inscrit dans la grande force du film : visuellement, c’est splendide. Romain Quirot nous propose en effet des plans incroyablement léchés, alternant entre les noir et blanc sublimes du passé et l’ocre fissuré du post-apocalyptique. Le tout est soutenu par une ambiance sonore et musicale intelligemment composée, alternant entre synthwave et bonne vieille variétoche française. 

Car oui, c’est ça le plaisir à peine coupable de visionner de la SF française : ce petit sourire au coin que nous avons en voyant passer la une d’un Courrier International, un panneau Tabac encastré dans le sol, d’entendre un air d’Eddy Mitchell, ou même un Paris à la fois reconnaissable (coucou la Tour Eiffel) et pourtant méconnaissable (oups, ladite Tour Eiffel est cassée). C’est si rare de nos jours que nous sommes parcourus d’un sentiment de jamais-vu. 

Dans cet éloge, il y a sans doute une part d’excitation à l’idée de pouvoir profiter à nouveau des salles de ciné et au fait de pouvoir assister à de l’authentique SF française. Quoi qu’il en soit, il est difficile de ne pas se laisser transporter dans la passion sincère de Romain Quirot. Et il est nécessaire d’encourager le public à aller voir Le Dernier Voyage afin de soutenir ce genre de production bien trop rare aujourd’hui, afin que Romain Quirot n’en reste pas à un galop d’essai et revienne très vite nous proposer sa SF. 

Pemf

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