[Documentaire] Édouard, Mon Pote de Droite – Laurent Cibien

Ce qui est amusant avec la politique et le documentaire est que tous deux revêtent un tempo qui leur est propre. Alors, lorsque ces entités fusionnent, cela donne toujours un produit à part, dans lequel nous retrouvons l’imprévisibilité saccadée de la première, et la nécessaire prise de hauteur lente du deuxième. Cette fusion de temps opposés se traduit à merveille dans les deux premiers épisodes d’Édouard, Mon Pote de Droite. Lorsque le réalisateur Laurent Cibien entreprit de suivre son ami d’enfance Édouard Philippe et ses pérégrinations dans la vie politique, il n’imaginait peut-être pas à quel poste le maire du Havre allait se retrouver. Il le voyait sans doute à un poste gouvernemental dans le cas où le “patron” d’Édouard, Alain Juppé, accédait à l’Élysée, sauf que la présidentielle de 2017 a définitivement été l’équivalent d’un môme goguenard tirant les moustaches du chat. Mais puisque le projet du réalisateur était non seulement de tirer le portrait de son pote, mais aussi et surtout d’analyser la conquête du pouvoir politique dans la France contemporaine, il a dû être plutôt ravi de voir les rouages du temps tourner à l’avantage de son sujet d’étude.

Années de sortie : Épisode 1 : 2016. Épisode 2 : 2018.

Réalisateur : Laurent Cibien

Nationalité : Français

Synopsis : Édouard est un copain de lycée et a 45 ans, c'est un professionnel aguerri de la politique : il est de droite tendance Juppé. Je le filme depuis plus de 10 ans. Pendant l'hiver 2014, je l'ai observé faire campagne pour conserver son siège de maire du Havre. Entre la complicité du pote et la distance du cinéaste, fort de mes convictions de gauche, je dois trouver la bonne focale. À travers Édouard, je veux comprendre la fabrique du pouvoir dans la France d'aujourd'hui.

 

Les épisodes sont disponibles en VOD (location ou achat) sur CinéMutins.

 

À gauche, Laurent Cibien, réalisateur et grand reporter avec à son actif une dizaine de films et de reportages pour les chaînes du service public. A droite, Édouard Philippe, maire du Havre, porte-parole d’Alain Juppé lors de sa campagne aux primaires des Républicains en 2016, mais surtout ex-premier ministre de 2017 à 2020. Politiquement, tout les oppose, mais leur amitié, forgée au lycée Janson-de-Sailly, est restée pérenne, ce qui a permis au réalisateur de suivre Philippe pendant dix ans au fil de ses conquêtes politiques. 

Le premier documentaire se concentre donc sur sa campagne de réélection à la mairie du Havre. Nous le suivons lors des meetings, des réunions, des casse-têtes pour établir la liste de son équipe, les visites des bureaux de vote et enfin la soirée des résultats et la célébration de la victoire. L’intérêt du sujet est ici assez évident : tandis que nous ne manquons pas de documentaires sur les élections présidentielles, ou l’Élysée, très peu sont consacrés aux autres scrutins, dont les municipales.
Très vite, nous sommes frappés par l’apparente franchise et décontraction dont fait preuve Philippe, permise par la franche camaraderie qui les unit. Ceci est assez inédit dans le champ du portrait politique et pour cause : le risque de collusion est immense. Mais ici, le maire du Havre n’est pas filmé seulement par un ami, mais aussi par un adversaire idéologique. Cette opposition politique s’affiche dès le début lorsque Philippe présente Cibien à ses proches “Alors, c’est un gauchiste. Je vous préviens, c’est un vrai gauchiste tendance écolo, ultra-gauche. Mais quand même, il est gentil.” Sous-entendu : “Oui, nous sommes potes, et nous nous sommes entendus sur certaines choses, mais ne vous attendez pas à ce que nous nous fassions des cadeaux”. 

C’est d’ailleurs dans cette même scène que le futur Premier ministre pose le pacte documentaire : Laurent Cibien peut filmer ce qu’il veut, mais lorsque Philippe lui dit d’arrêter, il doit s’exécuter. En revanche, ce dernier n’aura aucun droit de regard sur le montage. C’est au regard de ce pacte que la décontraction du maire est étonnante. La présence de la caméra ne l’empêche pas de composer sa liste municipale en commentant les personnalités, de recourir de temps à autre au cynisme, ou encore à présenter sa stratégie de captation de l’électorat adverse.
De manière générale, nous découvrons un Édouard Philippe auquel la vie publique de Matignon ne nous avait pas habitués : déconneur, sifflant tantôt ses airs de musique favoris, tantôt une bouteille de Corona (je vous laisse constater l'ironie de la chose…). Autant nous sommes habitués à certaines de ses punchlines bien senties, autant nous pouvions tout de même l’imaginer bien plus coincé que ce que nous voyons dans ce documentaire. Ce qui peut d’ailleurs être dangereux, car il est ensuite aisé d’oublier qu’Édouard Philippe est aussi le Premier ministre des gilets jaunes, des violences policières, de la loi retraite, de la gestion calamiteuse de la première vague du Covid… Est-ce que ces films ne seraient finalement pas un formidable outil de communication pour l’ex Premier ministre dont nous ne sommes toujours pas fixés sur les ambitions électorales ? 

Ces craintes ne sont pas aidées par le fait que, en définitive, c’est bien le maire du Havre qui mène la danse dans ce premier épisode. En effet, quand bien même les municipales sont un décor plutôt intéressant, ces élections sont sans doute les moins idéologiques du champ politique. Difficile alors d’offrir un réel affrontement d’idées entre Philippe et Cibien. Il y en a d’ailleurs très peu. Et c’est dans ces scènes que le maire s’en sort à coup de pirouettes sans pour autant être mis réellement en difficulté par le réalisateur. Clore une discussion au sujet du clivage droite-gauche par un poncif tel que “il n’y a pas de tramway de gauche et de tramway de droite” est assez décevant. Durant tout le film, on ne peut que voir que c’est Philippe qui domine, il emmène Cibien où il veut, les débats s’arrêtent sur ses paroles. Et le montage, bien que souvent ingénieux de malice, n’arrive cependant pas à compenser suffisamment cette domination. Heureusement, les choses sont bien différentes dans le deuxième épisode. 

Sorti en 2018, l’épisode “Primaires” prend pour décor la bataille pour la primaire de la droite de 2016. Édouard Philippe était alors porte-parole d’un Alain Juppé très sûr de sa victoire. Comme nous le savons, tout ne s’est pas déroulé comme prévu : Juppé perd finalement au 2e tour face à François Fillon, Philippe s’attendait alors à entrer dans une phase de traversée du désert, tandis que Laurent Cibien devait sans doute être déçu de devoir prévoir un troisième épisode sur un simple maire du Havre. Et c’est bien ce qui est passionnant avec cette suite : nous savons très bien quel chemin l’Histoire a emprunté. Le bras droit du perdant est finalement devenu un bien plus heureux gagnant. Cette sorte de dramaturgie rétroactive donne au film une dimension tout autre : les images sont à la fois supports d’un récit se déroulant à un instant T, mais également archives d’un futur inséré malicieusement par le montage. Les tempos du documentaire et de la politique se percutent dans une ironie plutôt satisfaisante. 

En outre, ce deuxième épisode est bien plus marquant puisque son décor, les primaires à une présidentielle, est le terrain idéal pour bien plus d’affrontements idéologiques. Une scène présentant Philippe en pleine séance de boxe, nous fait très vite comprendre que le match va être bien plus sportif. Naturellement, les débats d'idées entre le réalisateur et le futur Premier ministre sont bien plus nombreux, forts et acerbes. De cette manière, l’épisode laisse beaucoup moins l’impression que le sujet mène la danse, bien au contraire. Cibien capte constamment la bonne distance à prendre pour saisir dans son entièreté la complexité du vaste sujet de son entreprise : la conquête du pouvoir.

En définitive, ce projet documentaire est-il trop à l’avantage du futur ex-premier ministre ? Il est vrai que le premier épisode proposait rarement Philippe dans une position de doute et il est difficile de ne pas être impressionné par l’énergie dont il dispose. Mais la suite permet d’apporter du contraste à ce portrait victorieux en nous mettant face à un politique prêt à rentrer dans une traversée du désert après avoir essuyé les plâtres d’une élection qui n’a pas épargné les vieux briscards habitués à l’exercice.
D’autant plus qu’au regard de l’outil cinématographique, aucun terrain n’est concédé à Philippe. Le choix d’un cadre présentant le maire du Havre avec, en fond, sa bibliothèque comportant un exemplaire de Machiavel, en est un bon exemple. Il ne faut pas non plus négliger le montage qui joue énormément avec l'ironie et avec l’Histoire qui n’a pas encore traversé la diégèse du second épisode mais dont nous connaissons déjà le résultat. 

C’est tout ceci qui rend Édouard, Mon Pote de Droite passionnant : non seulement il nous permet de découvrir plus en détail une véritable bête politique (au-delà de tout désaccord idéologique que l’on peut avoir avec lui, et je vous garantis que j’ai sué à grosses gouttes en l’écoutant), de nous interroger sur la fabrique du pouvoir dans une France contemporaine au paysage politique largement chamboulé, mais, surtout, nous pouvons assister au résultat du choc entre la vie politique, l’objet documentaire et le cours de l’Histoire.
L’épisode trois nous plongera directement dans les bureaux de Philippe à Matignon. Cibien a dû adapter son pacte cinématographique en conséquence : entretien seulement tous les quinze jours, et impossibilité de sortir le film tant que Philippe serait à Matignon. Maintenant qu’il en a été éjecté (depuis quelques mois même), nous pouvons espérer la sortie imminente de cet opus de la série documentaire qui, après avoir analysé sa conquête, s’intéressera à l’exercice du pouvoir. 

Là encore, nous connaissons déjà l’Histoire, mais il me tarde de la découvrir à travers la caméra de Laurent Cibien. 

Pemf

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