[Lectures] Les Jours d’Hana, ou le webcomic du malaise

Attention, l'article qui suit aborde des sujets difficiles tels que l'esclavagisme, les violences et l'inceste.

Depuis que j’ai téléchargé l’application Webtoon, je passe un temps considérable à lire dessus, comme vous pouvez vous en douter aux derniers articles que j’ai pu proposer. Malheureusement, si j’ai eu la chance de lire de nombreux webcomics de qualité, ce n’est pas le cas de tous et notamment de celui dont je vais vous parler aujourd’hui : Days of Hana.

Auteurice : Seokwoo

Date : Décembre 2017 – Août 2019 (webcomic terminé)

Résumé : Ami’es depuis l’enfance, Haru et Hana n’ont pas une relation habituelle : Hana est humaine, et Haru est son loup-garou et doit la protéger. Bien que les loup-garous commencent à obtenir davantage de droits, iels sont encore perçu’es comme des bêtes exotiques par la société. Alors qu’ils tombent mutuellement amoureuxses, quelle sera leur destinée ?

Lire le webcomic sur Webtoon :  En anglais (113 épisodes en tout) ou français (74 épisodes disponibles actuellement)


TW/CW :
Esclavagisme, torture, violence, mutilation, agression sexuelle, mort, inceste.

Je vais commencer par étoffer un petit peu le résumé proposé sur Webtoon (et traduit par mes soins) par quelques éléments de contexte, qui ne comporteront pas de spoilers majeurs mais seront utiles pour la suite.
Dans cet univers, les loup-garous sont des êtres humanoïdes, dotés d’une conscience et de capacités cognitives comparables à celles des êtres humains. Ils se différencient de ces derniers par leurs oreilles de forme différente et leur capacité à se transformer en une forme plus puissante, toujours humanoïde, avec une pilosité exacerbée. A priori, ils ne sont pas capables de prendre une forme de loup, contrairement à ce que leur nom laisserait penser.
Haru est un loup-garou trouvé blessé alors qu’il était encore bébé et adopté par la famille Lee, composée de Hana (d’un âge similaire à Haru), de ses deux parents et de leur louve-garou Miho.
Le mot « leur » est important, car les loup-garous sont dans cet univers des esclaves humanoïdes, portant en toute circonstance un collier électrique, ne bénéficiant d’aucun droit (interdiction de sortir sans leur propriétaire, absence d’accès à une éducation, etc.). Leur rôle social se limite à être utile à leur propriétaire, sans que cette notion ne soit définie clairement. Par ailleurs, leur propriétaire peut tout-à-fait les faire abandonner dans des refuges ou demander à ce qu’ils soient abattus.
Joyeuse situation de départ, non ?

Pour moi, ce webcomic présente deux aspects problématiques distincts : la représentation de l’esclavage par les loups-garous ainsi que la relation entre Hana et Haru plus spécifiquement. La suite comportant des spoilers, je vous conseille donc de passer votre chemin si vous souhaitez découvrir l’œuvre par vous-même, ou de continuer votre lecture si vous préférez savoir pourquoi je ne vous conseille pas cette première option.

Days of Hana propose une histoire évoquant une forme d’esclavage, soit. Mais, comme beaucoup de récits fondés sur l’esclavage, ça devient très très vite dérangeant.
Déjà, il y a de nombreuses scènes réalisées juste pour choquer et montrer que les humains maltraitent les loup-garous. Personnellement, je n’ai pas besoin de voir un être vivant être torturé physiquement, humilié et maltraité pour savoir que l’esclavage ce n’est pas très gentil : il me suffit de lire un livre d’Histoire, puisque de nombreux pays occidentaux, dont la France, ont gentiment contribué à faire tout cela sur de véritables êtres humains. Et, justement, puisque ces atrocités ne sont pas simplement l’œuvre de l’imagination de l’auteur mais également des violences qui ont encore lieu aujourd’hui, je trouve que les représentations graphiques de ce type d’agressions sont irrespectueuses et font souvent appel à une forme de voyeurisme morbide sous prétexte de dénonciation : « Regardez à quel point cette situation est horrible, à quel point ces gens sont méchants et surtout à quel point la victime souffre, c’est pas très gentil hein ? ».

De plus, ici les loup-garous sont des humanoïdes possédant des caractéristiques animales (fourrure notamment). Ce qui pose deux problèmes.
Le premier n’en est pas vraiment un, et concerne le récit en lui-même : rien n’est dit sur la façon dont les loup-garous sont apparus, et notamment si leur origine est humaine (ex : mutation) ou non. C’est un faux problème car, puisque leurs capacités cognitives et émotionnelles sont égales aux nôtres, les questions éthiques concernant leurs droits et leur statut dans la société seraient légitimes dans tous les cas.
Le second est inhérent à l’univers dans lequel le récit a été écrit, c’est-à-dire le nôtre. Choisir, pour dénoncer l’esclavage, de représenter des individus humanoïdes dont la seule différence invoquée par la société pour justifier cet esclavage est le fait qu’iels seraient des animaux… Ça a été fait. Pour de vrai. Avec de vraies personnes humaines. Qui ont été qualifiées d’animaux et dont les caractéristiques physiques ont été utilisées pour justifier leur oppression. Et dont les descendant’es, aujourd’hui, reçoivent encore des commentaires racistes comparant leur physique à celui d’animaux.

Enfin, le traitement des relations entre propriétaires et loup-garous est très gênant. Comme beaucoup de récits sur l’esclavage, il se contente d’une dichotomie manichéenne entre les « méchants » propriétaires (qui maltraitent activement leur loup-garou, par exemple en les torturant), et les « gentils » propriétaires (qui se contentent de maltraiter les loup-garous en les exploitant au quotidien MAIS qui disent les aimer et prétendent les considérer comme membres égaux de la famille malgré le point précédent). Certes, il y a un peu plus de profondeur : on découvre que le père d’un enfant cruel n’apprécie pas trop qu’il maltraite le loup-garou de la famille (mais il ne fait rien pour l’en empêcher) et, à l’opposée, on découvre que le père d’une famille militant pour les droits des loup-garous a également des comportements problématiques. Toutefois, le gros de l’intrigue menant à une éventuelle amélioration des droits des loup-garous reste le classico-classique « Nous, humain’es, avons découvert que maltraiter les loup-garous c’était pas bien alors on a décidé d’arrêter parce qu’on aime bien nos loup-garous à nous qui nous appartiennent parce qu’on est gentils ». Et ça, c’est ce qu’on appelle cordialement cracher sur tout le travail et toutes les luttes des personnes victimes d’esclavage pour obtenir des droits, ce qui permet de les invisibiliser et de donner l’impression aux descendants d’esclavagistes que c’est grâce à leurs ancêtres que tout est bien qui finit bien au lieu de leur apprendre à assumer que oui, l’arrière-grand-père il faisait peut-être des jolis chèques à Noël, mais il faisait aussi des crimes contre l’humanité.

En bref : la représentation de l’esclavage dans Days of Hana est très gênante car elle s’ancre dans une culture populaire et internationale de voyeurisme malsain, d’essentialisation des victimes et de minimisation des violences exercées par les propriétaires. Toutefois, je tiens à préciser que je suis moi-même victime de biais dans cette partie, car je ne dispose pas d’une culture poussée sur l’histoire et les représentations de l’esclavage, sur le racisme qui y est associé et qu’elles peuvent renforcer, ainsi que sur la façon dont ces éléments sont perçus en Corée, pays d’origine de l’œuvre. Ainsi, je pense qu’il est important de rappeler que la Corée a été colonisée par le Japon au 20e siècle, lequel a notamment organisé des déportations, du travail forcé et de l'esclavagisme sur la population Coréenne. Ainsi, même si l’œuvre est gênante dans la représentation globale de l’esclavagisme dans la culture populaire, il serait important d’étudier comment elle s’ancre dans l’histoire et le vécu des personnes Coréennes, et plus précisément de son auteur.

Days of Hana présente par ailleurs une romance entre les personnages de Hana et Haru, et celle-ci est également dérangeante sur plusieurs points.
Dans un premier temps, Haru et Hana ont été élevæs dans la même famille, depuis toujours. Ainsi, leur proximité, visible par leurs interactions et les photographies visibles dans la maison (par exemple les deux enfants prenant leur bain ensemble), est clairement similaire à celle de deux adelphes. C’est, de plus, enfoncé par la politique de la famille Lee, qui répète régulièrement que leurs loup-garous sont considérés comme des membres à part entière de la famille. Créer une romance entre ces deux enfants relève alors d’une relation incestueuse, ce qui est extrêmement dérangeant.
Mais ce n’est pas tout puisque, comme évoqué précédemment, la relation entre Hana et Haru n’est pas égale : Haru est le loup-garou de Hana et a l’obligation de lui obéir, quelle que soit sa volonté. De plus, cette relation n’est pas simplement d’ordre légal : Hana se permet effectivement de lui donner des ordres en tant que propriétaire, et elle manifeste même des émotions montrant qu’elle a intériorisé le fait que ressentir de l’attirance pour un loup-garou est anormal, déviant, honteux, et donc que la culture oppressive fictive de la société dans laquelle elle vit la fait effectivement considérer Haru comme un être inférieur. Ainsi, cette relation est tout sauf saine. Il est impossible pour Haru de consentir à une relation amoureuse ou à toute interaction, puisqu’il est de toute façon contraint, par la société comme par sa famille, à obéir à Hana, et celle-ci perçoit Haru comme un être inférieur, qu’elle ne devrait pas aimer (ok, la situation change dans le webcomic mais, personnellement, si quelqu’un me considérait aussi mal j’aurais pas franchement envie de passer mon temps avec jusqu’à ce qu’elle se rende compte du contraire).
La relation entre Haru et Hana est donc une relation incestueuse, ne permettant pas à Haru de consentir et toxique dès le départ. Cela aurait pu être évité dès le début du webcomic, par exemple en s’intéressant à leur relation en tant qu’adelphes, mais la légende raconte que la romance fait vendre, et ce webcomic a bien montré que c’est le cas même lorsque le récit est rempli de ressorts scénaristiques dignes des plus grands clichés esclavagistes.

Pour conclure : je ne vous recommande toujours pas ce webcomic. J’étais, dès les premiers épisodes, consternæ par le niveau du récit, mais j’ai voulu lui donner une chance  en me disant que je pouvais avoir de bonnes surprises. Ça n'a pas été le cas, alors je ne peux que vous conseiller d’économiser votre précieux temps et énergie en vous lançant dans d’autres lectures, plus sympathiques que celle-ci.
Excellente année 2021 à toustes, j’espère qu’elle sera pleine de bons moments pour vous et vos proches. Dans tous les cas, prenez soin de vous et à bientôt !

Hel
Article corrigé par Mahikan

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