Mettons plus d’autrices dans nos bibliothèques ! – La SF d’Ursula K. Le Guin

Aux mots “science-fiction”, on a tendance à penser à tous les classiques du genre, on pense vaisseaux spatiaux, planètes aliens et souches de bactéries mutantes. On pense voyages dans le temps et scientifique fou dans un laboratoire sombre, créant la vie sous un orage grondant. Et bien sûr, on pense Ray Bradbury, George Orwell, Aldous Huxley, H. G. Wells et tant d’autres encore. Parfois, on peut aussi penser que ces livres  de jolies histoires, des divertissements loin des réalités de notre monde, parfait pour souffler loin des problèmes réels, mais si ces auteurs ont un point en commun, c’est que leurs écrits nous interrogent. Ils présentent nos sociétés sous un angle bien peu flatteur. Au milieu du siècle dernier, la science-fiction à connu un véritable âge d’or, une période où des centaines de titres sortaient régulièrement et d’entre tous, ce sont ces auteurs et leurs écrits particuliers qui sont entrés dans notre imaginaire collectif. Il est très probable que, même sans y connaître grand chose en littérature, vous ayez tout de même entendu parler d’eux. Fahrenheit 451, 1984, Le Meilleur des Mondes, L'Île du Docteur Moreau, tous ces livres ont pour objectif de questionner notre monde. La Science-fiction qui reste est la Science-fiction qui interroge. 

Cependant, si on peut bien en dire quelque chose, c’est que la science-fiction reste une littérature dominée par les hommes, nous présentant des protagonistes hommes, blanc et hétéro. Une littérature qui se veut de nous interroger, interroger notre humanité, nos mœurs, nos sociétés et qui pourtant oublie, ignore les femmes et les personnes non binaires. Oublie et ignore “l’Autre”. 1. "l'Autre" est une notion issue de l'essai de Le Guin, La SF Américaine et l'Autre - Le Langage de la Nuit (1975).

“Nous lisons des livres pour savoir qui nous sommes. Ce que les autres personnes, réelles ou imaginaires, font et pensent et ressentent - ou ont fait, pensé et ressenti ; ou pourraient faire et penser et ressentir - c’est un guide essentiel pour comprendre ce que nous sommes nous-mêmes et pouvons devenir”

Ursula K Le Guin - Le Langage de la Nuit

La Science Fiction se veut être un genre de critique et d'appréhension sur notre société, nous donner une meilleure compréhension de ce qui nous entoure et qui, pourtant, ne nous offre que le point de vu d’auteurs blancs, hétéro et privilégiés. Comme le dit Le Guin, nous lisons des livres pour nous trouver nous-même, mais bien souvent, si l'on sort des normes, nous trouver entre les pages devient bien ardu. Alors laissez-moi vous parler de cette autre science-fiction, celle écrite par des femmes, des personnes racisées et queer. De la science-fiction qui parle de féminisme, de genre, de sexisme, de racisme et de luttes de classes. La science-fiction qui parle des gens. 

Évidemment, qui mieux que Ursula K Le Guin pour commencer ? 

Ursula K Le Guin
Celle qui écrivait des romans de science-fiction

Dans une littérature qui essaye de lancer un signale d’alerte, qui essaye de présenter nos sociétés, læ protagoniste en lui-même est moins une personne qu’un symbole, une idée. Iel sert bien souvent plus à faire passer un message via un archétype, une enveloppe renfermant un idéal, que d’être vecteur d’une quelconque personnalité. La science-fiction est moins une histoire de gens qu’elle est une histoire d’idées. Les vaisseaux spatiaux, les laboratoires de scientifiques et les planètes aux confins de notre univers sont vides. Il y a des idées, des archétype, non des gens. “ Il n’y a jamais personne. Il y a l’Humanité et ce qui vient après [...] il y a l’Inhumanité et ce qui vient après”. 2. Ursula Le Guin - Mrs Brown et la Science-fiction - Le Langage de la Nuit (1976) Ce sont des symboles, des signes, des effigies, des porte-étendards, ce ne sont pas des gens. On n’écrit pas des romans en Science-fiction, on écrit des mythes, des archétypes. 

Du moins, ce sont les codes du genre, mais après tout qui a dit que l’on devait suivre les codes ? Très certainement pas Ursula K Le Guin, une autrice qui n’a cessé de repousser les limites de la Science-fiction, mélangeant les genres et les styles pour écrire des romans aux styles uniques, puissants et intemporels. Une autrice qui a profondément marqué le genre, inspirant de nombreuxses autres auteurices. 

“Un livre pour moi ne commence pas par une idée, ou une intrigue, un événement, une société, un message.
Un livre naît en moi sous la forme d’une personne, une personne que je vois”

Ursula K Le Guin - Le Langage de la Nuit

 

Le Cycle de L’Ekumen 

Le Cycle de l’Ekumen (aussi appelé Le Cycle de Hain) regroupe sept des romans de Le Guin ainsi que de très nombreuses nouvelles. En très bref, l’Ekumen est une confédération de 83 planètes cherchant à favoriser les échanges commerciaux, culturels et autres. Voyez ça comme une sorte d’Union Européenne, mais à travers l’espace. L’Ekumen cherchant à rallier le plus de planètes possible afin d’étendre leur sphère d’influence de manière entièrement pacifique. 
Avant que vous preniez peur, je vous rassure, bien qu’il s’agisse d’une saga, il n’est absolument pas nécessaire de lire tous les livres (bien que je vous y encourage fortement) pour comprendre ce qui se passe. Le Guin insiste sur le fait que chaque livre peut totalement être lu indépendamment des autres. Il existe bien sûr des liens entre tous, mais chaque roman nous emmène sur une planète différente et à des périodes totalement différentes, parfois avant même la création de l’Ekumen.
Le travail de Le Guin est absolument immense, s'étendre sur son oeuvre entière prendrait des pages et des pages et il y aurait encore tant à dire. Pour l’instant, prenons juste le temps de faire quelques arrêts en Ekumen, du côté de Gethen et de Anarres et Urras.

Autrice : Ursula K Le Guin 

Genre : Science-fiction

Année de parution : 1969

Synopsis : Il fait froid sur Gethen, terriblement froid à vrai dire, une planète entièrement gelée à la périphérie de la sphère d’influence de l’Ekumen. Genly Aï, ambassadeur de la Terre, s’attendait à une mission de routine. Ouvrir le dialogue avec les locaux, leur montrer les avantages de l’Ekumen et possiblement, réussir à les rallier à l’organisation, mais en arrivant, il est confronté à une situation tout à fait inédite. Il n’y a ni homme, ni femme sur Gethen, seulement des êtres humains. Des êtres humains sans genre, qui n’adoptent des caractère sexuels qu’en période de kema : leur période de reproduction.  Le sexisme n’a pas lieu d’être sur cette planète, les habitant’es se trouvent être étonnamment pacifiques et tranquilles. Genly Aï est totalement perdu, il a beaucoup de mal à comprendre comment fonctionnent les gens de Gethen, et le sentiment est partagé. 

La Main Gauche de la Nuit traite, entre autres, des questions de genres, de sexes, de sexisme. Il peut être très facile, en abordant de tels sujet, de se perdre en idées et symboles, de parler de grandes choses, mais d’en oublier læ lecteurice en cours de route, qui n’arrive simplement pas à s’investir dans l’histoire tant les personnages peuvent avoir l’air de simples enveloppes, des mannequin parlant, sans émotion. Oublier que ce qui fait un roman, c’est d’abord ses personnages. Ce n’est pas le cas ici, bien au contraire. 
Genly Aï est absolument parfait pour nous faire découvrir Gethen, c’est un homme cis et hétéro. Un homme qui se retrouve face à une situation inconnue et s’entête à faire correspondre les habitants de Gethen aux modèles que lui connaît. Ainsi, il va non seulement genrer absolument toutes les personnes qu’il rencontrera au cours de son périple, se basant uniquement sur une vague interprétation de leur apparence, mais aussi leur prêter des stéréotypes associés qui n’ont pas lieu d’être. Par exemple, en genrant une personne au féminin mais ensuite s'étonnant de l’attitude de celle-ci, que l’éducation de Terrien de Genly attribuerai plus à un homme. 
Ce qui fait la force de ce roman est sans doute son écriture, sa narration. L’autrice prend son temps, c’est une écriture douce, un style calme, on alterne entre les passages du point de vu de Genly et les passage du point de vu de Estraven, habitant de Gethen qui se retrouve à devoir accompagner Genly dans sa mission d'ambassadeur. Genly tout comme Estraven trouve l’autre étrange, anormal, différent mais, par la force des choses, se retrouve à devoir collaborer pour survivre. La narration des deux points de vue est parfaite pour comprendre que Genly tout comme Estraven, être humain de la Terre et être humain de Gethen se retrouvent complètement perdu face à ce qu’iels ne peuvent comprendre.
La Main Gauche de la Nuit parle de la peur de l'autre, de l'incompréhension face à ce qui nous est étranger et d’essayer de faire entrer dans un moule, ce qui ne peut clairement pas y entrer. Mais avant tout, La Main Gauche de la Nuit est un roman intimiste, l’histoire de deux personnes que tout semble opposer, poussant un traîneau au milieu d’un désert de glace et de neige. Juste deux personne essayant de survivre dans le grand froid, apprenant à faire confiance à l’autre. 

“Lorsqu’on rencontre un Géthénien, il est impossible et déplacé de faire ce qui paraît normal dans une société bisexuelle : lui attribuer le rôle d’un Homme ou d’une Femme, et conformer à cette idée que vous vous en faites le rôle que vous jouez à son égard, d’après ce que vous savez des interactions habituelles ou possibles de personnes du même sexe ou de sexe opposé. Il n’y a ici aucune place pour nos schémas courants de relations sociosexuelles. C’est donc un jeu qu’ils ne savent pas jouer. Ils ne voient en leurs semblables ni des hommes ni des femmes. Et c’est là quelque chose qui nous est presque impossible d’imaginer.
Quelle est la première question que nous posons sur un nouveau-né ?”

- Extrait de La Main Gauche de la Nuit : notes et observations de Genly Aï

C’est par La Main Gauche de la Nuit que j’ai découvert Ursula K Le Guin, un livre déconstruisant les principes de genre paru il y a déjà plus d’un demi-siècle. Après ce fabuleux arrêt en Gethen, je me suis aventuré du côté de la société anarchiste de Anarres avec Les Dépossédés.

Autrice : Ursula K Le Guin 

Genre : Science Fiction

Année de parution : 1974

Synopsis : Il y a de cela 170 ans, afin d'empêcher une rébellion de la classe ouvrière, la verdoyante planète Urras a donné aux dissidents une lune : Anarres qui resterait totalement indépendante et sera gérée par ses nouvels habitant’es comme bon leur semble. Ainsi s’y est formée une utopie basée sur la liberté, l'égalité absolue entre ses habitant’es et la coopération, mais le monde est dur et pauvre, la terre y est aride. Shevek, un physicien d’Anarres, le sait : pour échapper à l'isolationnisme totale qui menace leur société, il doit se rendre sur Urras, chercher à faire la paix avec Urras, leur apporter l’idée de la vrai liberté qui régit sur Anarres. 

Les deux mondes s’opposent en tout point. D’un côté nous avons une société anarchiste encore toute récente, fondée par une femme issue de la classe populaire : Odo, installée sur Anares, une terre inhospitalière, où chaque jour malgré les systèmes mis en place et l’entraide des habitant’es, la vie reste assez compliquée. Et de l’autre côté, une société capitaliste et patriarcale millénaire qui s’est bâtit en exploitant les plus pauvres sur Urras, où tout est en abondance. Cependant, contrairement à ce qu’on pourrait attendre entre deux sociétés aussi radicalement différentes, il n’y a qu’une superbe indifférence entre elles. 
Il y a clairement toute une réflexion politique entre les deux sociétés de Urras et Anarres, dont le jeune Shevek en est la passerelle. On alterne entre le passé de Shevek sur Anarres et son présent sur Urras, ce qui nous permet de découvrir ces deux sociétés en parallèle : leurs différences flagrantes en matière d'économie par exemple, mais aussi les points où malgré tout, elles se rejoignent. Les deux sociétés présentent des défauts, et même si la lune d’Anarres semble à première vu une utopie parfaite où chaque personne est absolument l’égale de l’autre, elle reste, comme le dit si bien l’autrice elle-même, “une utopie ambiguë”. Tout n’est pas idyllique sur Anarres et Shevek, en prenant du recul, est bien forcé de s’en rendre compte. De par son écosystème aride, beaucoup de temps doit être alloué au travail prioritaire permettant la survie, laissant de côté le “superflu”, tout ce qui ne permet pas la perpétuité des habitant’es est toujours laissé au second plan. 
La narration est, ici encore, du Le Guin tout craché, Les Dépossédés nous présente une magnifique réflexion sur la politique mais, avant tout, Urras et Anares sont pleines de vie, pleines d'émotions, pleines de gens. C’est véritablement ce qui en fait toute la force, c’est une lecture qui nous transporte sur deux astres aux habitant’es étranges et nous en fait tomber amoureuxse en quelques lignes. En aucun cas, une lecture qui favorise la descriptions de deux monde, laissant ses personnages vide d'émotions.

“- Si tu peux voir une chose entière, dit-il, elle semble toujours belle. Les planètes, les êtres... Mais de près, un monde n'est formé que de rocs et de poussière. Et au jour le jour, la vie est dure, on se fatigue, on perd de vue le modèle. On a besoin d'éloignement, d'un intervalle. Le moyen de voir comme la vie est belle, c'est de la voir depuis la position avantageuse qu'est la mort.”

- Extrait de Les Dépossédés : réflexion de Shevek

Ursula K Le Guin ne se pliait jamais aux règles du genre, elle jouait avec. Elle se définissait elle-même comme une simple lectrice ayant décidé de prendre la plume à son tour. La science-fiction ouvrait un nouveau monde de possibilités, un endroit où son imagination n’avait aucune limite, et elle s’en est donné à cœur joie. J’ai à peine gratté la surface de l’oeuvre de Le Guin, il y a encore tant à lire, tant à découvrir. Je ne peux que vous encourager à vous  aventurer à votre tour dans son monde, un monde où cellui qui y pénètre est toujours læ bienvenu’e entre les pages. 

 “L’écrivain qui utilise les antiques archétypes des mythes et des légendes, ou ceux, plus récents, de la science et de la technologie, dit peut être quelque chose de tout aussi pertinent qu’un sociologue (et il le dit beaucoup plus directement) sur la vie humaine telle qu’elle est vécue, telle qu’elle pourrait être vécue, telle qu’elle devrait être vécue.
Après tout, comme nous l’ont affirmé les plus grands scientifiques, et comme le savent tous les enfants, l’imagination permet mieux que tout de percevoir, de compatir et d’espérer.”

– Ursula Le Guin dans Le Langage de la nuit, essais sur la science-fiction et la fantasy.

Il nous est possible de parler à un’e auteurice en lisant son livre, quand je converse avec Ursula K Le Guin, c’est une femme incroyable que je rencontre, une femme qui n’écrit pas des idées et des symboles, une femme qui écrit des gens, qui écrit des romans.  Une femme qui écrivait la Mme Brown et le Mr Bennet de Virginia Woolf. Une femme qui a laissé sa marque dans la littérature, une femme qui a repoussé les limites de la Science-fiction et de la fantasy, une femme qui ne se pliait pas aux codes établis, une femme qui a inspirée des dizaines d’autres auteurices, une femme qui provoquait et questionnait. Une femme qui est restée, tout comme la science-fiction qu’elle écrivait. Une femme dont les conversations sont toujours immensément profondes et intelligentes et surtout toujours aussi pertinentes un demi-siècle après, alors lisez Ursula Le Guin. Lisez et cultivez vous !

Manuela
Article corrigé par Hel

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Notes

↑ 1. "l'Autre" est une notion issue de l'essai de Le Guin, La SF Américaine et l'Autre - Le Langage de la Nuit (1975).
↑ 2. Ursula Le Guin - Mrs Brown et la Science-fiction - Le Langage de la Nuit (1976)

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