[Documentaire] De Chaque Instant

Certains documentaristes sont devenus des spécialistes de l’observation de petits mondes pour en extraire un commentaire sur la société française. Nicolas Philibert en fait indéniablement partie : après un illustre musée (La Ville Louvre, 1990), une école communale (Être et Avoir, 2002), et une radio (La Maison de la Radio, 2013), c’est au tour du milieu infirmier de passer sous son regard infiniment humain avec De Chaque Instant
Il en ressort un documentaire qui arrive à être profondément doux, tout en transmettant le terrible constat que l’on connaît aujourd’hui de la profession. 

Date de sortie : 29 août 2018

Réalisateur : Nicolas Philibert

Genre : Documentaire

Nationalité : Français

Synopsis : Chaque instant, des dizaines de milliers de jeunes gens, filles et garçons, se lancent dans des études en soins infirmiers. Entre cours théoriques, exercices pratiques et stages sur le terrain, ils devront acquérir un grand nombre de connaissances, maîtriser de nombreux gestes techniques et se préparer à endosser de lourdes responsabilités. Ce film retrace les hauts et les bas d’un apprentissage qui va les confronter très tôt, souvent très jeunes, à la fragilité humaine, à la souffrance, aux fêlures des âmes et des corps. C’est pourquoi il nous parle de nous, de notre humanité. 

TW /CW : Mort, milieux hospitaliers, maladie, aiguilles. 

Le film est disponible en VOD sur CinéMutins. 4€ en location d'une semaine, 12€ à l'achat.

Lorsqu’on se lance dans le visionnage d’un documentaire sur le milieux infirmier, ou plus largement hospitalier, on se prépare au sentiment habituel d’urgence, de stress, auxquels nous ont insidieusement accoutumés les divers reportages bas de plafond comme Enquête d’Action, Zone Interdite et autres étrons télévisuels similaires qui semblent vouloir déceler de la décadence dans tous les recoins du monde. En voyant qu’il s’agissait en plus du parcours de jeunes futur’es infirmier’es en formation, je m’attendais à un flot de larmes et d’angoisse, la bienveillance et le bien-être des étudiant’es étant rarement l’objectif premier des écoles supérieures. Bien évidemment, regarder De Chaque Instant ne va pas nous faire chanter L’Île aux Enfants en expulsant des arcs-en-ciel par d’indicibles orifices, le documentaire n’a pas pour but d’occulter la difficulté de ce parcours d’études, loin de là, mais il s’en dégage toujours une douceur palpable.
Cette douceur, c’est celle des moments de rires partagés par les étudiant’es et leurs formateur’trices, de la pédagogie bienveillante de ces dernier’es, ou encore des moments de complicité entre les patient’es et leurs soignant’es. C’est aussi celle de la fragilité de ces jeunes confronté’es à un rythme usant et à celle des personnes qu’iels soignent. Outre le millier de connaissances qu’iels doivent assimiler, l’autre challenge de leur formation est de ne pas perdre leur humanité, et cela passe par le fait d’oser se confronter à cette double fragilité : la leur, et celle des autres. Pour saisir au mieux cette humanité, le réalisateur filme toujours au plus près de ses sujets, baignant le tout dans une lumière chaude, très éloignée de la froideur habituelle des couloirs d’hôpitaux. Ainsi, en étant au plus près des protagonistes, nous pouvons partager facilement leurs moments de doutes et de joie, mais nous pouvons également percevoir les sentiments de leurs patient’es : la personne âgée perdue, l’enfant impatiente, la femme souffrant le martyre lors des injections… Les personnes à soigner sont toujours incluses dans le processus d’apprentissage et donc dans le déroulement du film. 

De Chaque Instant présente une construction narrative très intéressante : il est décomposé en trois actes, comme la fameuse structure de fiction oui, mais surtout comme les trois années que vont devoir traverser les étudiant’es. Le premier acte couvre l’apprentissage des soins, le flot renversant de technique à assimiler, mais aussi de la déontologie de la profession : il s’agit du “ça”. Le deuxième nous invite à suivre certain’es protagonistes dans leurs stages pendant lesquels iels doivent se confronter à tout ce qu’iels ont appris mais surtout découvrir le relationnel avec leurs patient’es : c’est le “eux”. Le dernier acte consiste en un enchaînement d’entretiens avec leurs formateur’trices au sujet de leurs stages, ce qui les conduits à faire une première introspection sur leurs pratiques, leurs doutes, leurs joies et leurs désillusions : le fameux “moi”. Cette dernière partie est particulièrement intéressante puisqu’elle permet de cerner ce que chacun’e retire de leurs vocations et de leur milieu professionnel. Et ce n’est pas toujours reluisant, Nicolas Philibert n’hésite pas à montrer par exemple que certains responsables de stage pratiquent le harcèlement sans remords envers leurs stagiaires. On apprend également qu’une étudiante est obligée de gérer à la fois son stage, mais également deux emplois, dont un de nuit : un rythme que personne ne devrait supporter. Cette structure en trois actes, passant de la relation qu’entretiennent les futur’es soignant’es envers leur pratique professionnelle, puis envers les personnes dont iels ont la charge, et enfin envers elleux-même, rend le documentaire parfaitement solide et passionnant. 

Nicolas Philibert prouve que la voix-off est souvent inutile dans un documentaire : De Chaque Instant est dépourvu de tout commentaire direct. C’est le montage qui fait le travail d’étude plus large sur le milieu hospitalier. Ainsi on saisit le paradoxe de la déontologie des infirmier’es lors d’un cours : d’abord une formatrice explique qu’un’e soignant’e ne doit jamais refuser le soin à un patient, puis une autre évoque le fait qu’iels devraient refuser d’exercer si les conditions de travail ne sont pas réunies. Et ainsi nous sommes renvoyés devant l’impuissance du milieu médical : la situation actuelle fait que l’ensemble de la profession ne devrait plus exercer et se mettre en grève, mais iels ne le peuvent tout simplement pas. Que faire entre ne pas pouvoir exercer correctement sa profession à cause d’une gestion libérale de la santé, et donc maltraiter les patient’es, et exercer son droit de retrait, et donc ne plus du tout être présent’e pour les personnes qu’iels ont juré de soigner ? 
Le réalisateur est connu pour être un observateur tisseur de liens : au fil de sa filmographie, il élabore progressivement un grand portrait de la France de ces trente dernières années. En nous confrontant à un documentaire qui ne reprend jamais son souffle malgré les instants de pauses entre chaque scène, à l’instar du rythme incroyable auquel sont confronté’es les étudiant’es, il nous invite à nous demander si nous en serions capables. Beaucoup, moi le premier, répondraient que, non, bien sûr. Alors pourquoi si peu de revenus pour ces soignant’es ? Pourquoi de telles conditions de travail ? Pas besoin d’évoquer ouvertement ces questions dans le film, nous y arrivons tous’tes à un moment donné.

Le film s’ouvre sur un cours de lavage de mains. Si les futur’es soignant’es que nous voyons ne se lavent jamais les mains de notre santé, qu’en est-il de nous ? Serons-nous encore longtemps les Pilate des personnels soignants ? Personnellement, entre applaudir aux fenêtres et s’en laver les mains, je ne vois pas beaucoup de différences. 

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Article corrigé par Agathe

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