Aquaman : Écolo-quoi ? – Heros Politicus Mini #1

Nous avons tous un ami comme ça. Vous savez, le genre de type qui est très drôle, talentueux dans de nombreux domaines, bref, le gars qui anime bien les soirées. Mais malgré toutes ces qualités, c’est aussi le genre de type avec qui on ne peut avoir une conversation sérieuse : dès que vous souhaitez amorcer une discussion politique, il vous dira que, quand même, pourquoi parler politique alors qu’on s’amuse si bien ? Aquaman c’est ce gars : on l’aime bien, il est très divertissant, passionné quand il s’agit de faire exploser diverses choses, mais à la fin, il finit par nous dire : “Vous voulez parler de politique ? Regardez ! Un poulpe qui fait du tambour !”. Pourtant, on sait qu’il en a les capacités et que ça ne rendrait pas le spectacle moins intéressant. Mais non. Il ne veut juste pas. 
À bien des égards, Aquaman nous fait penser à un certain Black Panther, ne serait-ce que dans sa construction narrative qui frôle presque la redite. Pourtant, il demeure une différence majeure : là où le deuxième a marqué un tournant majeur dans le genre, le premier s’est arrêté au stade de film de super-héros sympathique. Comme l’analyse cette vidéo, ce qui permet à Black Panther de se démarquer est sa dramaturgie : lorsqu’il le faut, le film sait se faire grave. De cette manière, il peut transmettre des émotions, mais aussi avoir un message clair et le développer. Même s’il présente des failles sur le plan politique comme j’ai déjà pu le démontrer, Black Panther a pu se démarquer par le fait qu’il s'autorise à attaquer ses problématiques de front (toute proportion gardée) tout en restant divertissant. Aquaman, lui, passe à côté de tout développement thématique pour diverses raisons, alors que la motivation principale de son antagoniste est la crise écologique. 
C’est ce dont il va être question dans ce nouveau Heros Politicus. 

Cet article n'est en réalité qu'une excuse pour mettre Jason Momoa torse nu sur le site.

L’écologie radicale : c’est pas bien ! 

Lorsque Arthur rencontre son monarque de demi-frère, Orm, celui-ci expose ses griefs envers le peuple de la surface : ces derniers ne sont rien que des crasseux qui polluent tout ce qu’ils touchent et mettent en péril les océans et donc ceux qui y habitent. Orm veut donc entrer en guerre contre les Surfaciens pour leur faire comprendre qu’on enlève le couvercle des bocaux en verre avant de les jeter dans la benne. En cela, le personnage rejoint la catégorie des antagonistes aux motivations compréhensibles, aux côtés de Killmonger, Magneto ou encore Thanos.
Les questions écologiques n’ont jusque-là pas vraiment été abordées dans les films de super-héros. On peut éventuellement penser à Poison Ivy dans Batman & Robin… sauf que non, on ne va pas penser à ce film, ou encore à The Dark Knight Rises ou Avengers avec leurs concepts d’énergie propres, mais ces dernières ne sont que des moyens pour leurs antagonistes de semer le foutoir dans le monde. (Donc littéralement : vive le pétrole ! Au moins les super vilains ne le détournent pas pour tout faire péter.) Donc, en écoutant les motivations d’Orm j’étais ravi : enfin la question environnementale allait être abordée dans un film de super-héros ! Peut-être Arthur allait-il faire comprendre à Orm que le problème ne vient pas des individus, mais du capitalisme et qu’il fallait s’approprier les moyens de production ! Orm pourrait se faire des nattes à la Greta et organiser des manifs à travers le monde ! Sauf que pendant cette demi-seconde d’espoir, j’ai oublié que l’on était dans un film de super-héros et, comme je le répète assez souvent, dans ces films, le statu quo prévaut et les radicaux sont des antagonistes dont les revendications ne sont que des façades à leurs viles motivations plus personnelles. 

Quand bien même un réalisateur souhaiterait réellement adresser des question sérieuses comme la ségrégation, l’environnement ou encore les inégalités de classes, il est très vite rattrapé par l’industrie dans laquelle il évolue et qui a ses propres intérêts à défendre via le statu quo. Ainsi, l’antagoniste aux motivations valables doit en cacher une plus personnelle ou recourir à une méthodologie indéfendable. C’est la raison pour laquelle Killmonger est violent envers toutes les femmes qu’il croise ou que Magneto dit ouvertement dans The Last Stand qu’il faut d’abord envoyer la piétaille se faire massacrer face à l’armée : comment pouvons-nous adhérer aux idées de radicaux aux méthodes si critiquables ? Il en est de même pour Orm qui n’hésite pas à tromper et assassiner les autres souverains. 
Pour continuer à saper les idéaux de ces antagonistes, il faut dans un deuxième temps montrer que, finalement, ils sont plus concernés par leur petite personne que leur combat idéologique. Ainsi, Killmonger semble par moment uniquement motivé par sa jalousie envers son cousin. C’est pareil pour Orm : il est plus intéressé par le fait d’assurer sa place de souverain et d’étendre ses velléités nationalistes que de contrer le péril environnemental. Ceci permet également d’assurer l’esprit vertueux du protagoniste : à la fin de son film, T’Challa n’impose pas de position ferme quant au racisme systémique, il se contente d’installer des centres d’accueil. En soit, c’est plutôt bien, mais il se contente de vaguement réformer sans bousculer le statu quo : comment faire comprendre à une société qu’elle est raciste et/ou pollueuse si en premier lieu, on ne lui dit pas qu’elle est raciste et/ou pollueuse ? Notons tout de même un bon point pour Arthur qui reconnaît auprès de Mera que le problème environnemental vient principalement des dirigeants qui refusent de prendre des mesures plutôt que des individus eux-mêmes. Mais cela reste une phrase au sein d’un film de 2h24. On n’allait quand même pas trop malmener Donald… 

Si Nicolas Hulot avait eu ce costume, je ne suis pas sûr qu'on lui aurait acheté autant de shampoing.

Pas taillé pour en parler.

Ça, c’est pour les limites structurelles. Mais ce ne sont pas les seules raisons pour lesquelles Aquaman ne développe pas son propos de base sur l’écologie. Ceci est aussi dû aux limites narratives du film. Parce que soyons honnête, oui James Wan s’amuse beaucoup avec son film, comme un gosse, mais allez développer un message politique au milieu de tout ce qu’il a voulu placer. On passe d’un combat de gladiateurs à une aventure à la Indiana Jones pour finir sur une bataille à la Seigneur des Anneaux dans laquelle intervient un Kaiju tentaculaire doublé par Mary Poppins. Nous arrivons donc dans une situation où tout développement thématique disparaît ou n’a aucune stabilité. 
Reprenons depuis le début : Orm veut déclarer la guerre aux Surfaciens parce que ces derniers souillent les mers. La grosse limite narrative de tout cela est que les Surfaciens n’ont aucune idée de l’existence des peuples de la mer, quand bien même Arthur ait participé au combat contre Steppenwolf dans Justice League. Donc Orm veut engager une action militaire pour protéger sa civilisation contre un peuple qui n’a aucune idée de l’existence de celle-ci. L’ensemble aurait pu être tout aussi divertissant mais bien plus solide si on avait d’abord vu des tentatives de pourparler entre mer et terre et que les dirigeants terrestres préféraient préserver l’économie capitaliste plutôt que de préserver les mers et ses habitants. La guerre d’Orm aurait eu dès lors plus de légitimité. Sauf que cela implique d’expliquer que la cause de dérèglement climatique est le capitalisme et il ne faudrait pas braquer ces mêmes capitalistes qui financent ledit film ou les spectateurs persuadés que le système dans lequel nous vivons est le bon. 
Il aurait fallu également montrer pourquoi les Atlantes ne peuvent rien faire face au péril écologique. Après tout, il s’agit d’une civilisation sur-développée technologiquement, mais ils n’ont aucune ressource permettant de dépolluer les mers ? De même, nous n’avons aucun point divergeant de citoyens (ce qui est une constante du genre, tout ne se passe que du point de vue de ceux qui ont un pouvoir institutionnel ou un super-pouvoir) qui demanderait d’autres solutions. Les Atlantes ne sont rien d’autre qu’une masse suivant celui qui est déclaré légitime à gouverner, d’abord par le droit de succession, puis par la tradition de “c’est celui qui a le joli trident qui gagne”. 
Enfin, le problème n’est absolument pas adressé par le protagoniste, mis à part la phrase précédemment évoquée. Il n’oppose aucun contre-argument à Orm, ne semble pas plus inquiété que ça devant la situation et, pire encore, ne propose rien à la fin. Il gagne son trône, sa position de souverain légitime, le peuple est en liesse, tout le monde est heureux, mais a visiblement été touché par une vague d’amnésie. Donc, jusqu’à preuve du contraire, les Atlantes sont toujours en train de mourir à petit feu à cause du dérèglement climatique : quel beau happy ending ! À moins que l’assertion du film soit que la crise environnementale peut être réglée par un souverain vertueux et légitime, ce qui serait plutôt naïf. 

"Pas besoin de s'inquiéter pour le réchauffement climatique, j'ai une grosse fourchette !"

Deux possibilités à cette absence de développement thématique. Première hypothèse : James Wan ne voulait pas s’enquiquiner à réfléchir et voulait juste s’amuser avec ses jouets. Après tout, il évoqué en interview qu’à la base le film était plus politique, mais qu’il ne voulait pas le rendre “trop politique” et que cela prenne le pas sur la quête d’Arthur et Mera. C’est avec cette interview que la deuxième hypothèse se présente : la production, composée notamment du couple Snyder qui a déjà prouvé par le passé que ce n’était pas ce que l’on peut appeler des gauchistes finis, n’aurait pas apprécié ce premier brouillon plus assumé politiquement et aurait demandé à ce que le film se concentre plus sur l’aventure et les batailles. Étant habitué aux orientations idéologiques de DC/Warner, je pencherais plutôt pour cette deuxième hypothèse. 

Sans transition, un poulpe batteur.

La question de la crise environnementale aurait pu être bien plus traitée sans prendre le pas sur tout ce que le film réussit côté divertissement. C’est une question à côté de laquelle Hollywood ne peut plus passer, elle est dans tous les débats et il est globalement admis par une bonne partie des citoyens que la situation est catastrophique. Même si Black Panther a de nombreuses failles idéologiques par sa volonté de ne pas bousculer le statu quo, il a eu le mérite d’oser aborder ses questions et proposer un des antagonistes les plus appréciés de l’histoire du genre. Aquaman aurait pu faire de même mais il s’inscrit dans cette espèce de Phase 2 du DCEU, similaire à celle du MCU : des films de remplissage, certains très appréciables, mais qui sont particulièrement faillibles dans leur développements thématiques. 
Peut-être aurons-nous un jour notre Black Panther sur l’écologie, peut-être même sera-t-il moins frileux. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les spectateurs sont prêts et sont même capables de se faire un peu bousculer. Du moins, je l’espère. 
En attendant ce film, cultivez-vous ! 

Ipemf
Article corrigé par Hel

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Franc consommateur du 7e art. Mais pas que. Mais surtout de cinéma. Également responsable de publication et community manager, parce que sinon je m'ennuie.
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