Heros Politicus #4 : N’imposons pas la cape aux soignants.

Avertissement :
L’article qui suit va traiter de l’actualité sombre liée au Covid-19. Ces derniers temps étant particulièrement anxiogènes, nous comprendrions parfaitement que vous ayez envie de lire des articles plus légers. Dans tous les cas, prenez soin de vous et des autres.

Je ne sais pas si ça vous le fait aussi, mais ces derniers temps, j’ai comme une légère impression de vivre dans un film de super-héros : les grandes capitales sont telles des Métropolis assaillies par un mal peu connu et dévastateur tandis que nos Lex Luthor locaux (qu’ils s’appellent Trump ou Macron, de toutes les façons le deuxième commence à avoir le même teint orangé que le premier) n’ont de cesse de se concentrer plus sur le bruit de l’économie que sur celui du sanitaire, qui devrait être pourtant bien plus audible. Mais la différence majeure est que, dans notre monde bien réel, nous n’avons pas eu droit à l’apparition d’un Superman ou d’une Wonder Woman, ni même des Avengers ; et qu’au lieu de courir partout, apeurés devant le danger, en criant si fort que nous pourrions éventuellement produire le même son inhumain que Céline Dion, nous ne devons pas bouger, rester chez nous et attendre en affichant sur les réseaux sociaux nos plus beaux pains faits maison. Il n’y aurait pas vraiment matière à inspirer le prochain film du MCU donc, même si l’idée de voir Carol Danvers faire du pain avec Nick Fury est plutôt saillante.

En l’absence de Kryptoniens ou de guerrières Amazones pour nous sauver, le discours politique s’est empressé de tenter de produire du récit héroïque à la pelle. C’est ainsi que les personnels soignants et, plus largement, tous les travailleureuses en première ligne, ont été portés par le pouvoir, relayés par les médias grands publics et les divers applaudissements quotidiens à 20h, comme des héros ou même des super-héros (puisqu’il a bien fallu, pour certains chroniqueurs, filer la métaphore du masque des soignants et de celui des personnages de comics, c'eût été dommage de se priver de ce type de comparaison à deux ronds). Forcément, lorsque l’on étudie le fait héroïque dans la culture pop et les divers corpus idéologiques qu’il mobilise, ce genre de discours ne peut que piquer notre attention, telle la dizaine de saloperies de moustiques qui essaient de rentrer chez moi au moment où je couche ces lignes. Sauvez-moi.
Une fois dépassé le moment où nous exprimons notre reconnaissance éternelle pour les travailleureuses qui se mettent en danger pour leur concitoyen’nes tout en étant sous-payés, il est nécessaire de signaler que ce discours est à la fois dangereux et déconnecté du concept des super-héros. J’ai donc mis de côté les divers brouillons de Heros Politicus que j’avais en préparation, pour explorer ce qu’implique ce discours. Nous en profiterons pour commencer à entrevoir ce que pourraient devenir les histoires de nos personnages favoris, que ce soit en comics ou dans leurs adaptations. J’en ai profité pour appeler à la rescousse Captain Chocolatine du collectif Themiscyra afin qu’elle apporte son analyse de la situation, un grand merci à elle pour ses réponses.

"La plupart des ambassadrices de Themiscyra et moi-même nous rangeons plutôt du côté des professionnel·les de la santé & de leurs discours qui tendent à fustiger cette posture-là. D'un point de vue personnel, je vois ça comme une dépolitisation, une bête stratégie de communication."


Petit rappel des faits : très vite après le début des premières vagues de patient’e’s en réanimation, le récit politique et médiatique dominant a été d’insister sur l’héroïsme des personnels soignants mettant leur vie en danger pour les autres. De même, les travailleureuses (souvent précaires) de diverses professions comme l’agro-alimentaire ou la livraison, ont été encensés pour leur abnégation. Et plus les équipements de protection tardaient à être livrés, plus ce discours était répété. Dans le même temps, le fameux cérémoniel des applaudissements de 20h s’est instauré, dans un élan citoyen sans doute rempli de bonne volonté. Depuis des années, le personnel hospitalier dénonçait le manque de moyens grandissant, ne récoltant que le regard moqueur d’Agnès Buzyn, nous avons traîné les pieds à les rejoindre lorsqu’ils battaient le pavé il y a encore quelques mois. Maintenant, ce sont des super-héros, avec leurs blouses pour capes et leurs masques chirurgicaux pour costumes, acclamés tous les jours par la foule qui se dit qu’il faudrait, peut-être, les augmenter.

Politique de santé en France - Allégorie.

Les soignant’e’s et travailleureuses sont donc des super-héro’ïne’s ? Non. Ce comparatif n’a aucun sens et est même en décalage complet avec l’essence de ces personnages.
Premièrement, le super-héros, au moment où il découvre ses capacités hors normes, fait le choix de se jeter dans la bataille sans hésiter : le grand pouvoir, les responsabilités, vous connaissez la chanson. Le livreur Amazon, la caissière ou encore l’employé de McDo n’ont pas eu la possibilité de faire ce choix, iels travaillent par contrainte : si iels ne viennent pas travailler, c’est leur salaire qui va en pâtir, voire même leur emploi. Les soignant’e’s font leur travail par vocation ? Probablement. Mais sûrement pas dans de telles conditions avec un seul masque de protection pour une journée complète. Grâce à son pouvoir exceptionnel, le super-héros accepte de se sacrifier pour la communauté. Jamais nous ne devrions demander à une infirmière de se sacrifier pour ses patients, mais de s’investir au maximum selon ses propres limites humaines. Cette notion de sacrifice, nous l’assimilons habituellement aux militaires en temps de guerre, et là est toute la perversité de ce discours : allié aux paroles guerrières de l’autre tête de noeud, cette idée renvoie au héros antique qui n’est autre qu’un guerrier s’illustrant au combat par sa bravoure. Ne connaissant pas la peur, il met son physique exceptionnel au service de la communauté. Sauf qu’en contrepartie ce fameux héros classique obtenait le prestige de son statut particulier. Ce dernier point a probablement été oublié dans le discours politique, ou bien cela s’arrêtera à placer quelques soignant’e’s dans le défilé du 14 juillet, paie ton prestige guerrier. Mais si le super-héros se sacrifie, c’est bien parce que, à un moment donné, on se réfère à l’étymologie de son statut : herôs, en grec, désigne le demi-dieu. Et bien que vous soyez sans doute des êtres hors normes et qualitatifs, chers soignant’e’s, je doute que vous apparteniez à cette catégorie quasi-divine. Et d’ailleurs, je ne vous le conseille pas puisque c’est ce statut qui confère au super-héros son obligation sociale et morale de tout donner pour la société. En échange de leurs actions héroïques, les personnages des comics et des films qui en sont adaptés nous demande de nous investir d’une autre manière : en restant vigilant’e’s face au danger et à l’obscurantisme, en agissant en groupe à notre échelle, ou encore en prenant soin des autres sans jamais nous mettre en danger.
Comme le souligne notre ambassadrice de Themiscyra :

“On réduit des travailleur·euses sous-payé·es & malmené·es, qui manifestaient régulièrement avant le confinement pour leurs conditions de travail et l'hôpital public, à une figure symbolique et presque fictionnelle.”

 

La souffrance du personnel hospitalier n’est pas fictionnelle, n’a pas une valeur symbolique destinée à nous inspirer. Elle est réelle.

“Techniquement, on peut probablement dire que ce sont des métiers héroïques puisqu'ils consistent littéralement à sauver des vies... Mais les pouvoirs publics n'ont pas montré beaucoup de respect ni d'écoute devant les revendications des personnels de santé ces dernières années, alors c'est un peu osé de les poser en héro·ïnes en pleine pandémie.”

Non seulement c’est osé, mais c’est surtout dangereux.
Car ce que l’on oublie complètement dans ce récit héroïque, c’est que les travailleureuses et les soignant’e’s sont d’autres victimes de cette pandémie et surtout d’une gestion désastreuse de la santé publique depuis des décennies. Ce discours met l’individu face à un gouffre sans fond, impossible à traverser, séparant le monde réel de l’image que l’on a de ces personnages fictionnels : le super-héros a-t-il le droit de flancher ? Captain America peut-il ne pas dire, pour une fois, “I can do this all day” ? Puisque ce sont des surhommes alors ils ne demanderont pas d’aide. Et c’est ainsi que l’on se retrouve dans la situation de personnels de santé refusant l’arrêt maladie alors qu’ils n’ont plus une once d’énergie. Comme le souligne Marie José Del Volgo dans cet article du Monde, ce discours héroïque interdit toute vulnérabilité aux personnels soignants alors qu’iels n’ont pas de super-pouvoirs à disposition. Les envolées lyriques de Macron louant les actes altruistes et héroïques des travailleureuses ne sont rien d’autre qu’un énième outil de contrôle des masses. Ainsi, le travailleur se sentira obligé d’avoir une conduite irréprochable puisqu’il a cette mission nationale d’être en première ligne, tandis que de l’autre côté, le citoyen fustigera cellui qui aura osé flancher. C’est un récit qui met l’emphase sur la bravoure au lieu de reconnaître que l’hôpital public a été malmené pendant des décennies au profit d’intérêts financiers, et qui permet d’éviter que la colère n’éclate trop vite face aux conditions dangereuses.

Si la comparaison aux super-héros est à côté de la plaque, c’est aussi parce que ces personnages ne semblent pas à leur place en ces temps de pandémie, pas pertinents. Aux menaces planétaires, ils apportent une réponse souvent frontale, physique et en groupe, là où actuellement le meilleur moyen d’affronter la pandémie est de s’immobiliser, de s’isoler.
Face à un virus, que peut faire un super-héros ?

“Les univers de comics regorgent de scientifiques brillant·es, alors ce serait probablement elleux qui se chargeraient de trouver des solutions. Pendant que les héro·ïnes milliardaires comme Tony Stark ou Bruce Wayne financeraient des protections high-tech pour les soignant·es et des recherches scientifiques. On peut aussi imaginer des Ant-Man, la Guêpe ou Atom voyager à l'échelle microscopique pour analyser le virus de plus près, bref, les Avengers et la Justice League auraient bien + de chances que nous face à la crise grâce à leurs ressources improbables.”

C’est une piste envisageable : nous permettre d’imaginer un univers où nous aurions eu ces êtres exceptionnels, capables de combattre la pandémie, cela suffit à apporter un peu de réconfort à certains. Il y a peut-être plus à explorer du côté de la mobilisation de ces personnages face au pouvoir. Mais Captain Chocolatine en doute :

“Ces univers ne transcrivent pas forcément la complexité des thématiques traitées, on est souvent sur les mêmes schémas. Soit le gouvernement approuve et collabore, soit il pourchasse et fustige les héro·ïnes. [...] Mais si ça arrivait à des héro·ïnes d'univers de comics, on les verrait probablement solliciter des journalistes pour faire porter leurs voix face à celle du pouvoir. Là aussi, c'est une limite de ces univers, puisqu'on n'imagine pas les héro·ïnes se tourner vers des organisations politisées comme des syndicats de soignant·es. Les héro·ïnes trouvent des solutions d'ampleur et rapidement, par la force des choses. C'est là une grande différence avec les personnels soignants : dans la fiction, les héro·ïnes ont du pouvoir (aussi bien au sens de super-pouvoir qu'au sens d'influence & de capacité d'action), là où, même en se regroupant en syndicats et en manifestant, les soignant·es peinent à se faire entendre.”

Ce que je vois, pour ma part, c’est la possibilité pour le super-héros et ses histoires et autres adaptations de se réinventer. Ce ne sont pas des personnages inscrits dans le marbre, leurs auteurices ont dû souvent les refaçonner en fonction du contexte socio-politique. Souvenez-vous du 11 septembre et surtout de cette couverture :

À ce moment-là, malgré tous ses pouvoirs, Superman n’avait pas pu empêcher la catastrophe. Principalement parce qu’il s’agit d’un personnage fictif, oui. Mais au sein même de son histoire, tout ce qu’il a pu faire, c’était s’incliner devant ceux qui avaient dû essuyer les plâtres. S’en est suivit une période trouble politiquement pour les super-héros : c’était le temps de la “guerre contre le terrorisme” puis des mensonges au sujet de l’Irak et de la débâcle en Afghanistan. Ces personnages, les comics, leurs films mais aussi la culture pop dans son ensemble a été marquée par ces événements, allant soit dans le sens du statu quo, soit à son encontre. Les comics et les films de super-héros pourraient réfléchir à cette période, tout comme ils l’ont fait pour le 11 septembre ou face au Sida.

“Je n'attends pas grand-chose des univers de comics, car dans les plus mainstream (Marvel et DC), ces derniers temps, je n'ai pas lu grand-chose de véritablement transcendant en terme de message ou d'analyse politique. Et ce, malgré l'existence d'événements et continuités sur fond éminemment politique (Civil War I & II chez Marvel, Injustice chez DC). Ces 2 monstres du comics ne veulent probablement pas faire trop de vagues. Peut-être qu'on pourra lire des choses intéressantes du côté des autres éditeurs en revanche, mais ce sera plus difficile d'accès.”

Personnellement, j’espère un retour de ce que j’appelle la période sociale des super-héros. L’ère où Wonder Woman incitait des employés d’une usine laitière à entrer en manifestation contre leur patron, celle du comics Green Arrow & Green Lantern dans lequel ce premier criait de rage face aux morts de Martin Luther King et JFK. J’ai cet espoir que les auteurices de comics et les scénaristes des adaptations s’emparent de ces sujets, et relèvent à leur tour ce qui n’allait pas au moment où Trump prétendait que l’injection de désinfectant pouvait être une solution valable et où les soignant’e’s devaient essuyer les plâtres d’une gestion capitaliste de la santé. Bien sûr, il doit également subsister des histoires de super-héros ne servant que le spectacle, car nous avons plus que jamais besoin d’évasion, elle est précieuse. Mais en parallèle, les auteurices s’engageront peut-être sur le sentier de la re-politisation de leurs histoires, car iels auront peut-être des proches touché’e’s par la pandémie.
On ne peut prévoir avec précision ce qu’il adviendra de ces histoires, personnellement je ne peux qu’espérer l’arrivée d’une Wonder Woman s’engageant aux côtés des manifestants et d’une Miss Marvel clouant le bec à Trump avec un bon vieux coup de poing à la Captain America.

Pour l’heure, nous ne pouvons faire grand chose, des plateformes d’écoutes existent pour les soignant’e’s, les syndicats tentent tant bien que mal d’être présents pour les travailleureuses. On ne peut que rendre la vie des personnels hospitaliers plus facile en respectant le confinement pour ne pas occuper un lit de réanimation supplémentaire, mais aussi être à leur écoute quand cela est nécessaire.
Puis il y aura l’après, le moment où il sera nécessaire d’occuper le champ politique, de débattre de tout ce qu’il s’est passé, mais surtout d’arrêter d’applaudir à nos fenêtres pour rejoindre les travailleureuses en manifestation. On pourra s’inspirer de certaines histoires de super-héros, non pas pour faire peser sur les personnels soignants l’interdiction de leur vulnérabilité d’humains, mais pour entrevoir peut-être des solutions, la possibilité d’un futur meilleur.
Lorsque nous écrivons notre slogan à la fin de nos articles, ce n’est pas pour lancer une injonction futile à se développer une culture, mais pour rappeler que dans cette dernière se trouve aussi la possibilité de se politiser et de dépasser les discours à l’emporte-pièce. Bref, cultivez-vous.

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Un grand merci à Themiscyra pour avoir répondu à mon appel et mes questions ! N'hésitez pas à retrouver ce collectif, dont le but est de promouvoir les œuvres présentant des super-héroïnes, sur leur Twitter et leur blog.

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Franc consommateur du 7e art. Mais pas que. Mais surtout de cinéma. Également responsable de publication et community manager, parce que sinon je m'ennuie.
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