Heros Politicus #2 Le MCU face au Colonialisme – Partie 3 : Black Panther

S’il fut relativement aisé d’analyser les deux premiers films que j’avais dans mon viseur cinématographique, Black Panther, dernier sujet de cette étude consacré au MCU face au colonialisme, requiert bien plus de doigté.
Non pas qu’il n’y aurait rien à dire dessus ou que les messages seraient enfouis au plus profond d’une savante métatextualité que seuls les Jean-Michel-mépris de je-ne-sais quel Cahier du Cinéma sauraient déchiffrer, bien au contraire. La difficulté majeur se trouve ailleurs : dans les tonnes d’encres d’ors-et-déjà versées au sujet de l’œuvre de Ryan Coogler. Ainsi, je ne saurais répéter pour la énième fois ce que beaucoup ont déjà écrit, d’autant plus qu’il s’agit souvent de personnes bien plus concernées par les questions de colonialisme que ma pâle personne. Pourtant il faudrait tout de même clore cette chronique. Le but ici ne sera pas d’estimer en quoi Black Panther a marqué durablement Hollywood, ni de présenter le concept d’afrofuturisme ou de voir en quoi le film s’inscrit dans cette esthétique, ni même d’analyser l’aspect féministe majeur de cette œuvre. Pour tout cela vous pourrez retrouver un florilège d’articles à la fin de notre étude. Pour ce qui nous concerne, nous nous arrêterons sur la place de ce film au sein de cette “trilogie post-coloniale” ainsi que dans le MCU en général. Le but n’est pas de démontrer que ces films traitent du colonialisme, c’est une évidence, la question est de savoir comment ils le font et en quoi cela traduit une possible nouvelle tendance pour Marvel. Une seconde finalité se présente également : il semblerait que Black Panther ait fait preuve d’un excès de consensualité, qu’il présente quelques failles pervertissant le message politique qu’il devait transmettre. Il s’agira donc de savoir si Ryan Coogler s’est effectivement laissé emporté dans une forme de modération idéologique ou si, au contraire, il n’aurait pas appuyé un certain appel révolutionnaire.

Un traité post-colonial super-héroïque :

Si nous avons étudié ces films dans cet ordre, c’est bien évidemment pour suivre celui chronologique de leurs apparitions en salle. Après tout, vous lisez un être sensé, qui aurait eu bien du mal à justifier le fait de commencer par Thor:Ragnarok, pour enchaîner avec Black Panther et terminer sur Guardians of The Galaxy Vol. 2 avec, pourquoi pas, un interlude sur Le Destin d'Amélie Poulain. Là où les planètes se sont formidablement bien alignées, c’est qu’il existe une forme de gradation avec cette trilogie. Elle débute en effet avec Guardians of the Galaxy Vol.2 qui a principalement utilisé sa réflexion sur le colonialisme pour caractériser son antagoniste et motiver son plan. Avec Thor: Ragnarok une strate supérieure a été atteinte puisque cette fois-ci c’est l’Histoire coloniale en général qui sert de toile de fond pour motiver l’évolution des personnages et compléter l’histoire politique de leur univers. Ce thème a construit non-seulement la méchante, Hela, mais également un personnage secondaire : Valkyrie. La conclusion se fait avec Black Panther, première super-production afro-futuriste de l’Histoire, imprégné du début à la fin, narrativement et esthétiquement, par la traduction en image des théories post-coloniales modernes.
Nous avons déjà rapidement évoqué ce terme de “post-colonialisme” dans les deux précédents articles mais il serait de bon ton de le définir très rapidement afin de ne pas perdre les quelques personnes qui n’en auraient jamais entendu parler. Apparues dans les années 80 dans les œuvres d’auteurs comme Edward Saïd, Homi Bhabha ou encore Gayatri C. Spivak, les études post-coloniales s’inscrivent dans une démarche critique et historiographique visant à décortiquer les biais idéologiques laissés par la décolonisation, principalement sur les question d’identité et de production de savoir. C’est un résumé très général mais si vous souhaitez vous pencher sérieusement sur ce courant, je vous invite à lire la porte d’entrée de ces études qu’est le livre d’Edward Saïd : L’Orientalisme.

Ryan Coogler

Les bases étant posées, qu'a fait Ryan Coogler avec tout ceci ? Après tout, diluer des réflexions aussi sensibles (les spectateurs blancs c’est fragile) dans un blockbuster à 200 Millions de dollars, issu d’un studio appartenant à Disney, est le genre de tâche devant laquelle on pourrait se dire “Je vais plutôt concocter une soupe de poireaux”. Lorsqu’un scénario a pour but de déconstruire des biais idéologique, une méthode efficace est de construire un univers dans lequel ces biais n’ont pas eu l’occasion de se répandre. C’est là qu’intervient l’afro-futurisme qui est complémentaire avec les études post-coloniales puisque ce courant esthétique travaille sur un imaginaire dans lequel le colonialisme n’a pas eu d’emprise. C’est ce postulat qui a permis de construire le Wakanda : une nation qui s’est très vite isolée du reste du monde et qui n’a donc pas eu à subir les ravages apportés par l’Occident. Ainsi nous découvrons un peuple surpassant technologiquement le reste du monde tout en conservant ses traditions et sa culture puisqu’elles y sont complémentaires avec le progrès. Nous sommes bien loin des discours que beaucoup en occident ont appris en classe, expliquant que la colonisation avait apporté un progrès qui n’aurait jamais eu lieu dans ces “pauvres pays n’ayant pas bénéficié des radieuses lumières occidentales”.
Ces réflexions ont aussi permis de construire l’antagoniste principal : Erik “Killmonger” Stevens. Dès sa scène d’introduction, il expose un des combats principaux de la réparation post-colonial en abordant la question des objets africains collectés, volés et exposées par les occidentaux. Rien dans la narration ou le montage ne va à son encontre sur ce sujet précis puisqu’il a parfaitement raison et c’est tout l’intérêt de ce méchant : c’est l’un des seuls antagonistes du MCU à avoir un combat juste. Ryan Coogler s’est également amusé à subvertir les attentes du spectateur blanc : que ce soit le végétarisme des Jabari, le rejet de la perruque par Okoye, le combat rituel qui ne se finit pas sur une mise à mort ou encore la place des femmes dans la société wakandaise. Tout ceci est présent pour déconstruire les biais cognitifs installés par la colonisation.
En revanche, pour tout l’aspect utopique que peut présenter cette nation, le réalisateur s’est également attaché à démontrer les failles inhérentes à son isolationnisme jusqu’au point où l’État wakandais devienne le reflet des débats gangrenant les États-Unis au sujet de l’accueil des réfugiés et de l’intervention à l’étranger. Pour tout ce qu’il accumule en bienfaits, le Wakanda possède aussi tous les travers américains, jusqu’à ignorer les souffrances du continent africain et des Afro-Américains. Le but était de montrer les ravages néo-colonialistes encore à l’œuvre aujourd’hui et leurs impacts visibles, que ce soit aux États-Unis ou dans les pays africains déstabilisés. Seulement, c’est là que résiderait les failles du film.

La révolution c’est pas jojo :

Jamais un personnage comme Killmonger n'avait fait autant consensus en terme de capital sympathie auprès du public. Enfant d’Oakland (ville natale de Ryan Coogler mais aussi du Black Panther Party) qui a vu son père tué par le roi T’Chaka, Erik a grandit dans le ressentiment envers un Wakanda qui l’a abandonné. Il a mis sa haine au service de l’appareil interventionniste américain pour ensuite armer ses adelphes noirs à travers le monde et amorcer la libération de l’oppresseur blanc. Dans un affrontement oral et idéologique avec T’Challa, il expose la souffrance des populations racisées à travers le monde, insistant sur le devoir du Wakanda à agir et condamnant l'isolationnisme égoïste du pays. Malheureusement, c’est ici qu’intervient une certaine volonté de ne pas déranger outre-mesure le spectateur moyen (qui, rappelons-le, est aussi fragile que la porcelaine de tatie Jeannine). Parler de la souffrance noire à travers le monde c’est bien mais la montrer est encore plus nécessaire car si ce n’est pas fait, cela reste de l’exposition et un fait réel lié à des siècles de d’oppression ne peut être limité à de l’exposition. Tout ce qui est évoqué au sujet des frontières du Wakanda ou du plan d’Erik n’est jamais dramatisé et sans dramatisation il ne peut y avoir de poids émotionnel. La scène d’introduction dans laquelle T’Challa et Nakia libéraient des jeunes filles enlevées par ce qui semble être une copie de Boko Haram était intéressante puisqu’elle présentait une réalité historique d’Africains s’entre-oppressant en ré-utilisant les méthodes d’esclavagisme dont leurs ancêtres avaient été victimes, illustrant ce qu’avait exposé Frantz Fanon dans ses écrits au sujet de la répétition des patterns coloniaux. Toutefois, il s’agit de la seule fois où le film nous montre une explicitation concrète des mécanismes de domination. Dans un art où le mot d’ordre est de montrer et non pas dire, de telles idées chargées politiquement se doivent d’être plus qu’exposées mais il est fort probable que Disney n’ait pas été spécialement enjoué à l’idée d’aller jusqu’à illustrer explicitement les résultats de l’oppression.
Une autre faille majeure a été relevée de nombreuse fois : le traitement réservé à Killmonger. Erik est l’illustration d’une pensée révolutionnaire et internationaliste : pour lui, seul l’affrontement armé peut mettre fin au rouage écrasant de l’oppression. Sauf que, comme tout antagoniste de cet ordre, on lui réserve ce que Bolchegeek a appelé, dans une excellente vidéo, le Syndrome Magneto. Pour résumer : l’imaginaire culturel dominant a cette fâcheuse tendance à placer dans la case “méchant à condamner fermement” tout personnage cherchant le changement, la révolution, et à l’opposer au protagoniste s’inscrivant dans une démarche plus modérée et pacifiste. De ce fait nous sommes mis face à l’opposition peu subtile entre d’un côté un Killmonger meurtrier sans scrupule cherchant le conflit armé international et la vengeance, et de l’autre un T’Challa raisonnable qui souhaite lui aussi du changement mais veut l’atteindre sans bousculer grand chose. C’est la posture classique des libéraux face à toute population en colère : on comprend (plus ou moins) votre énervement mais il faut tout de même rester raisonnable, ne pas faire trop de bruit.

Le rôle de l'agent Ross est également déroutant idéologiquement.

Le film se place dans un axe plutôt paradoxal. En premier lieu on nous explique que les États-Unis ont profité de la haine de Killmonger pour l’entraîner et le transformer en véritable meurtrier semant l’instabilité à travers le monde pour servir les intérêts impérialistes américains : jamais le MCU n’avait attaqué aussi frontalement la politique étrangère de son pays et nous sommes en droit de nous dire que le film ne va donc pas adopter une posture consensuelle à l’égard de son antagoniste. Seulement, peu de temps après, le but ultime de Killmonger est présenté comme une violence injustifiable alors que dans le même temps T’Challa peut trucider des hommes de main à la pelle. Ultimement, tout ceci nous entraîne à la mort d’Erik car il n’y avait vraisemblablement aucune autre solution, c’est comme cela que l’on traite tout révolutionnaire.
Toutefois, Killmonger reste sympathique pour nombre de spectateurs et ses motivations ont été largement comprises et partagées. La posture paradoxale du film alternant entre traité postcolonial solide et condamnation de tout élément radical dénonçant la domination blanche est sans aucun doute due à une production qui est favorable à la mise en avant de ces causes mais ne cherche pas non plus à renverser le capitalisme et tous les mécanismes d’oppressions, de la part de Disney cela aurait été plutôt déroutant. En revanche Ryan Coogler a réussi à insuffler suffisamment d’ambivalence dans la construction idéologique de ses personnages pour que l’on ne ressorte pas de la salle en approuvant entièrement le sort réservé à Killmonger. Ce dernier se ressent comme une création du réalisateur, après tout ils sont nés dans la même ville, Oakland. De même ce n’est pas pour rien que le personnage est campé par celui qui a incarné les premiers rôles des précédents films de Coogler, l’acteur fétiche du cinéaste : Michael B. Jordan. Non pas que le réalisateur soit un partisan de la révolution armée, mais il a tenu à ce que l’on garde une image positive de l’antagoniste, qu’on le perçoive comme un homme courageux préférant mourir que d’être enchaîné : il est celui qui a tiré la sonnette d’alarme sur la situation des Afro-Américains et qui a donc poussé les protagonistes à agir.
Malgré des failles qui seraient en réalité des paradoxes nécessaires à la transmission d’un message idéologique, Ryan Coogler a pu apporter sa propre vision de l’Histoire coloniale, de ses conséquences mais aussi des solutions qu’il envisage.

Trois films, trois solutions :

Chacun des trois films du MCU traitant du colonialisme a eu la même construction générale : dans un premier temps le réalisateur apporte son analyse de la construction coloniale et néocoloniale puis apporte une sorte de solution, ou du moins une piste de réflexion pour abattre, ne serait-ce qu’en partie, ce système et ses ravages.
Dans Guardians of the Galaxy Vol. 2 la solution était l’empathie, l’acceptation et la compréhension de l’autre dans toute sa complexité et son imperfection. Il s’agissait aussi de refuser l’héritage colonial, afin que ses effets ne puissent plus perdurer.
Avec Thor: Ragnarok la question était réglée de manière plus “directe” : le système doit être renversé pour pouvoir tout reconstruire sur des bases solides. Les nouvelles générations ne sont pas responsables de l’Histoire coloniale mais elles ont le devoir d’affronter ce qu’il en reste et de favoriser le changement.
Pour Black Panther, cela passe notamment par l’inspiration. Que ce soit T’Challa qui a compris le combat de son cousin et qui décide d’agir en premier lieu à Oakland pour permettre au savoir-faire wakandais d’inspirer les générations futures (méthode insufflée par Nakia), ou tout ce que représente le film pour les créateurs et créatrices racisés à travers le monde : tout n’est qu’inspiration. Ryan Coogler se permet même de transmettre plus directement son message dans la scène post-générique : en plus de faire un doigt d’honneur de haute voltige à Trump et ses murs, le cinéaste incite à la construction de ponts entre les nations et les peuples. T’Challa utilise les ressources du Wakanda pour aider et insuffler le changement, Ryan Coogler utilise son film pour apporter un sacré chambardement à Hollywood.
Ces trois solutions sont complémentaires et c’est toute la force de cette trilogie non-officielle. Ce qui rend ces films uniques dans le MCU ? Ce sont des œuvres personnelles dans lesquelles leurs créateurs ont eu suffisamment de liberté pour transmettre leurs visions et leurs propres expériences, bien loin des productions peu inventives que l’on retrouve très souvent dans cet univers cinématographique et ce genre. Bien évidemment, Marvel Studio et Disney ne sont pas devenus des entreprises militantes et elles sont principalement en train de surfer sur les aspirations au changement de part le monde pour s’attirer la sympathie des spectateurs. Mais heureusement cela donne l’occasion à des créateurs engagés de faire passer des messages importants et d’inciter au changement.
Les super-héros ont été créés dans l’optique de donner foi dans un futur meilleur. C’est avec de tels films que l’on retrouve cette envie de progrès.

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Partie 1 : Guardians of the Galaxy Vol. 2
Partie 2 : Thor: Ragnarok

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Franc consommateur du 7e art. Mais pas que. Mais surtout de cinéma. Également responsable de publication et community manager, parce que sinon je m'ennuie.
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