Heros Politicus #1 : MCU, Pentagone et propagande

Les personnes qui me connaissent un minimum savent qu’une grande partie de mon temps libre - aussi inexistant soit-il - est consacrée à l’étude des adaptations à l’écran des super-héros, et en particulier aux corpus idéologiques et autres messages politiques qu’ils peuvent faire passer. Il n’est pas non plus difficile de déceler chez moi une certaine attirance pour les films de l’écurie Marvel au sein de leur fameux MCU (Marvel Cinematic Universe), bien que cela ne m’empêche nullement d’avoir l’esprit clair sur les faiblesses de cette série.
Cela fait maintenant plusieurs années que j’essaie d’élaborer la série parfaite de vidéos consacrée à ce vaste sujet et, tandis que je m’embourbe dans la conception desdites vidéos armé de mon perfectionnisme à double tranchant, il m’est apparu qu’il serait dommage de ne pas coucher à travers ces quelques lignes les études que j’ai accompli jusqu’à présent, en attendant la sortie de mon arlésienne vidéophonique.
Cette longue introduction pour dire : bonjour à toutes et à tous, aujourd’hui pour débuter cette série d’articles - dont la régularité n’aura d’égale que la réussite de Justice League -, nous allons nous pencher sur les relations perverses qu’entretient le MCU avec le militarisme !

Hollywood et le Pentagone : Love Story

Pour débuter, un peu de contexte pour les non-initiés.
Le département de la Défense américaine aime le divertissement, et plus particulièrement quand celui-ci peut servir ses intérêts et mettre de bonnes idées dans l’esprit de nos petites têtes blondes entre deux danses de Fortnite. En effet, depuis les années 20, chaque agence gouvernementale et en particulier les différentes branches de la Défense, ont un bureau de liaison avec l’industrie du divertissement, dont Hollywood. Ainsi, quand un producteur souhaite utiliser du matériel militaire (parce que faire un tank DIY en carton c’est très sympathique mais fort peu impressionnant) il peut aller quémander un financement au Pentagone ou une quelconque aide matérielle. Les militaires, fort urbains, accepteront très certainement à condition qu’ils puissent s’intéresser au script et, au besoin, demander des modifications. Pour résumer : vous pouvez demander un tank à l’armée américaine à condition que votre film ne soit pas trop anarcho-gauchiste anti-militariste. Il vaut même mieux qu’il présente sous un beau jour l’armée et le gouvernement américain, sans dénoncer toute politique intérieure ou extérieure. Ces contrats s’appellent des “Accords d’Assistance à la Production” et ils définissent les limites juridiques du partenariat entre la production et le gouvernement. Ces accords sont sous les projecteurs depuis quelques années grâce au FOIA (Freedom of Information Act) et au travail de Tom Secker & Matthiew Alford. Ces derniers ont réuni sur Spyculture des milliers de pages de documents révélant l’étendue de ce programme et les milliers de films, séries, jeux vidéo, clips musicaux et émissions TV qui en ont bénéficié ou qui ont été rejetés. Du côté des productions hollywoodiennes assez évidentes se trouvent La Chute du Faucon Noir, Top Gun et bien évidemment la série des Transformers qui entretient avec la Défense une relation d’amour passionnée.
Ce partenariat entre divertissement et Pentagone peut donc entraîner, pour le simple enregistrement d’un hélicoptère au décollage dans le cas de Pacific Rim par exemple, l’implication totale et donc l’ingérence du gouvernement américain dans le développement artistique d’une œuvre. Si une production veut avoir tous les moyens de son côté, elle ne pourra donc pas tout dire sur tous les sujets et devra même par moment faire l’éloge, dissimulée ou non, des actions américaines sur son sol ou à l’étranger.

Et Marvel dans tout ça ? Quatre de ses films ont été financés par ce programme et ce dès les balbutiements de l’univers cinématographique : Iron Man, Iron Man 2, Captain America: The Winter Soldier et Captain Marvel. Une telle collaboration devait également avoir lieu pour Avengers mais Phil Strub, chef de liaison du Pentagone, a décidé pendant la production que le gouvernement devait se retirer. (On en reparlera plus tard)
Cette collaboration imprègne directement la narration de ces films au point de la rendre paradoxale voire même douteuse dans ses messages. Le MCU est ancré dans une réalité géopolitique (du moins dans le cas de la Terre) similaire à la nôtre, permettant par là même de mettre le spectateur face aux questions traversant notre société. Dans certains cas il s’agit de films qui, au premier abord, tentent de dénoncer quelque chose : le complexe militaro-industriel qui ébranle la situation au Moyen Orient pour Iron Man, la surveillance de masse et l’utilisation des drones dans Captain America: The Winter Soldier ou encore la dénonciation de la guerre, de la manipulation des opinions et le sort des réfugiés pour Captain Marvel. Mais lorsque l’on a connaissance de cet accord, cela se résume en “Dénoncer le pouvoir tout en lui serrant la main”. L’univers Marvel est né avec cette posture paradoxale, portant une ombre d’incrédulité sur l’ensemble du fond narratif des films suivants. Pendant un temps les choses semblaient reprendre des couleurs politiques légèrement plus claires avec ce que l’on appelle la “trilogie post-colonialiste” incluant Guardians of the Galaxy vol. 2, Thor: Ragnarok et Black Panther mais les besoins logistiques de Captain Marvel ont replongé l’univers dans une ambivalence idéologique encore plus sombre.
Nous allons donc revenir sur chacun de ces films pour analyser l’étendue des dégâts.

Petite précision : le but n’est pas d’établir une critique qualitative des films mais uniquement d’analyser les conséquences de cette relation avec l’armée.

Iron Man (2008) :

Encore aujourd’hui le film qui a donné l’impulsion à l’univers cinématographique de la Maison des Idées est souvent vu comme l’un des meilleurs, notamment par le fait qu’il s’ancre dans une réalité identifiable, abritant en son sein ce qui serait une critique du bellicisme post 11/09. Iron Man est effectivement dans le haut du classement sur de nombreux points et il est vrai que le transfert de l’action du Vietnam (version comics) vers le Moyen-Orient (version cinéma) permet une étude plus solide du complexe militaro-industriel américain. Mais, à vrai dire, il n’y avait pas vraiment d’autre choix pour la production que de faire ce déplacement dans un contexte géopolitique contemporain. Ici, la vente d’armes américaines à un groupe terroriste est identifié comme ce qui déstabilise les régions du monde frappées par la guerre. Ni une, ni deux, pour certains ceci s’est traduit en critique de l’ingérence américaine dans le monde. Mais il n’y a pas besoin de se pencher outre mesure sur le fond de l’histoire pour comprendre qu’il s’agit de raccourcis malheureux et que le financement du Pentagone n’aurait jamais permis ça. Au contraire, il a bel et bien biaisé le fondement de la narration.
Qui sont les antagonistes ? Tout d’abord l’organisation vraisemblablement terroriste des 10 Anneaux : un groupe sans ancrage géographique et culturel clair et qui n’a pas d’objectif politique précis. Ils désignent Tony comme un meurtrier de masse (à raison puisqu’il vend des armes un tantinet meurtrières) mais jamais ils ne pointent du doigt ceux qui utilisent ces armes ni qui en fait les frais. Et pour cause : donner un objectif explicite aux 10 Anneaux reviendrait à expliquer le pourquoi du comment de la présence américaine dans la région. Ce groupe est approvisionné par l’antagoniste principal : Obadiah Stane, un capitaliste totalement indépendant d’une quelconque allégeance si ce n’est celle envers sa fortune et sa gloire. Ainsi, la déstabilisation de la situation mondiale est ici le fruit d’un capitalisme privé (littéralement un individu hors de contrôle) et d’un groupe étranger. Jamais il n’est question du fait que cette situation est due à une politique étrangère américaine. Dans ce film l’armée américaine ne fait que réagir à la déstabilisation sans en être la cause. Si les 10 Anneaux, fournis par un Obadiah Stane (dont l’autre main approvisionne également l’US Army), combattait une présence américaine motivée en premier lieu par des raisons idéologiques, alors le financement par le Pentagone n’aurait même pas été envisageable.
Ainsi, la croisade d’un Tony Stark sorti de sa grotte consiste à retirer ses armes des mauvaises mains : des étrangers et un individu opérant seul. Implicitement les bonnes mains sont les siennes, validant donc son action qui s’apparente aux techniques d’ingérences militaires étrangères américaines : tuant en dehors de toute autorisation internationale, et mettant en danger les civils. En somme Stark maintient le statu quo : la responsabilité américaine n’est jamais remise en cause. Au contraire, elle est vectrice de stabilité et Iron Man se bat en parallèle pour écarter quelques éléments corrompus qui semblent hors du système. Ces derniers ne sont même pas condamnés pour avoir vendus des armes mais pour l’avoir fait à l’autre équipe.
Finalement, malgré toutes ses qualités évidentes, Iron Man et ses liens avec le gouvernement offrent une base chancelante au MCU qui n’aura de cesse (à de rares exceptions) de chercher le maintien du statu quo.

Iron Man 2 (2010) :

Nous allons passer un peu plus rapidement sur ce film puisque le méli-mélo narratif qu’il est donne lieu à un flou idéologique même si, là encore, la présence du Pentagone entre les lignes du script est évidente.
Dans ce film à la qualité disons discutable, les ennemis sont ceux qui utilisent la technologie Stark contre les États Unis. L’industriel Hammer est un antagoniste car il est ambivalent : il fournit l’armée mais aussi Ivan Vanko. S’il n’en était resté qu’au stade d’allié commercial du gouvernement, il aurait été perçu uniquement comme un adversaire de Stark sur le plan marketing. Par opposition, le grand ami de Stark, Rhodey, est vu comme fondamentalement bon car sa quête de récupération de l’armure a pour but de remettre cette dernière à l’US Army qui, en prime, se fournit chez Hammer (ce qui ne pose pas de problème au sein du récit puisque ce sont les USA). Donc, l’utilisation des armures et des drones est mauvaise uniquement dans le cas où ces armes sont utilisées par Ivan, un étranger, fils d’un entrepreneur exilé. D’ailleurs, la responsabilité d’Howard Stark dans cet exil, et accessoirement dans la confection d’armes de destructions massives, n’est jamais réellement mise en cause. Il a certes été fort peu urbain avec ses petits camarades mais il a participé au projet Manhattan donc tout va bien, c’est un héros américain !
Par ailleurs, lorsque le film explique au début qu’Iron Man a instauré une paix mondiale jamais vue jusqu’alors, ceci devient très vite paradoxal puisque, dans le même temps, une course à l’armement se produit à travers le monde pour imiter la technologie Stark. Ce morbide marathon a un traitement très ambivalent : lorsque ce sont les puissances étrangères qui reproduisent les armes ce n’est pas montré comme un problème car ce sont visiblement des tanches qui mènent la vie dure à leurs cobayes. En revanche, lorsque c’est un patron américain qui reproduit les armes en collaboration avec un étranger, c’est craspouille.
Ainsi, lorsque la course à l’armement est au profit de l’armée américaine ce n’est jamais réellement remis en cause : certes Tony s’y oppose mais c’est dû à son égo et l’armée finit par récupérer l’armement, en la personne de Rhodey. A partir de là cela ne pose plus de problèmes pour le film. D’autant plus que c’est, dans un monde logique, totalement antinomique avec l’établissement d’un monde de paix. Ainsi, la sécurité privée a ici du bon lorsqu’elle est utilisée pour la sécurité militaire et donc, encore une fois, pour le statu quo.

Avengers (2012) :

Il est de bon ton d’évoquer ce film mais plutôt pour son rôle d’exception dans cette liste. : comme dit plus haut, le Pentagone s’est retiré du film pendant la production. Ceci est visiblement dû à la position floue de l’US Army dans la coordination du SHIELD et du Conseil Mondial. Ainsi, lorsqu’un avion de chasse (un modèle américain), appartenant à une agence secrète affiliée aux USA, reçoit l’ordre d’une autorité internationale supérieure de lancer un bombardement nucléaire sur des citoyens américains, le Pentagone ne semble pas tellement adhérer.
Une chose est palpable : la production a tenté une approche conciliante en ne posant pas d’organisation et de contexte militaire ancrés dans notre monde. Ainsi, on pourrait penser qu’Avengers tente d’épargner le pouvoir en ne contextualisant pas l’armée américaine dans la hiérarchie du SHIELD. Cependant cela occasionne un retour de bâton puisque les militaires ne peuvent pas avoir de position héroïque, d’où l’annulation de la collaboration.
Par ailleurs, en extrapolant le récit, on pourrait percevoir un message nationaliste. En effet, Avengers est un des premiers films post-11/09 à mettre en image une attaque de grande envergure à New-York, ceci permettant d’exorciser les démons encore récents d’une nation traumatisée. Les États-Unis sont attaqués sur leur sol et les dirigeants d’un Conseil Mondial décident d’intervenir par la force et la destruction. Littéralement, une organisation extérieure aux USA intervient dans les affaires américaines, puisque l’invasion est encore limitée à la seule ville de New-York. Mais les super-héros, américains pour la plupart, empêchent la double destruction : par la frappe nucléaire et les Chitauris. Le message est clair : les USA sont les seuls à pouvoir régler leurs problèmes intérieurs et toute intervention extérieure est perçue comme antagoniste. Encore une fois c’est une extrapolation : on ne peut déterminer si c’est inconscient ou non. Toutefois il y avait une véritable volonté du film de s’associer avec le Pentagone, la production était donc tout à fait consciente de ce que cela impliquait pour le script et ce que le film allait refléter.
En tous les cas, jamais l’US Army ou le pouvoir ne sont représentés comme ayant des motivations condamnables. Encore une fois, le MCU maintient le statu quo et à ce stade de son univers éprouve des difficultés à faire passer des thèmes de société solides.

Captain America: The Winter Soldier (2014) :

Ici on s’attaque au gros poisson floqué de son bouclier. Parmi les films du MCU, le deuxième opus des aventures du petit gars de Brooklyn fait partie de ceux portant un large propos politique. Ainsi l’antagoniste principal, Alexander Pierce, utilise les méthodes de politiques étrangères et intérieures des États-Unis, telles que les assassinats effectués par des drones ou des agents gouvernementaux et autres militaires travaillant dans l’ombre. De même, l’algorithme utilisé pour le projet Insight, visant à éliminer tout individu mettant en péril l’ordre, fait écho aux secrets de la NSA révélés par Snowden, inspiration confirmée par les réalisateurs, les frères Russo. Cet algorithme a été conçu par Armin Zola, ancien bras droit du Crâne Rouge au sein d’Hydra, embauché par le gouvernement après la guerre pour qu’il participe activement au développement structurel et scientifique du SHIELD. Difficile de ne pas y voir le rappel direct de l’Opération Paperclip durant laquelle l’état-major américain a embauché 1500 scientifiques allemands après la 2nde Guerre Mondiale afin qu’ils développent pour les États-Unis diverses avancées technologiques afin de lutter contre l’URSS. Parmi ces scientifiques, beaucoup étaient des criminels de guerre coupables notamment d’expériences sur des prisonniers et déportés.
Avec tout ceci, la participation active du Pentagone semble sacrément paradoxale.
Pourtant c’est très simple : bien que le film cherche à interroger le pouvoir, il arrive dans le même temps à le satisfaire. La contestation ne se fait que par la parole et encore : elle est ambivalente.
Prenons la relation entre Steve Rogers et Sam Wilson : les deux frères d’armes et de costumes sont ancrés dans l’armée et leur première interaction est au sujet du dur retour à la vie civile. Mais, comme quasiment la totalité des productions américaines, ceci ne sera jamais au sujet des PTSD ou pour dénoncer le fait qu’ils ont dû prendre des vies. La seule difficulté apparente est... de dormir à nouveau sur un matelas ! Des héros ! Lorsqu’il est question de la guerre pour les USA, elle n’a jamais de retombée négative. Toute représentation d’un groupe de vétérans ne verra jamais ses discussions tourner autour du déferlement d’alcoolisme et de suicide dont ils sont victimes puisque l’US Army applique une censure drastique à ce sujet.
Du côté du récit dévoyé, le problème principal se trouve au niveau des structures gouvernementales. L’armée et le gouvernement sont ici épargnés de la critique ostensible puisque le problème global vient de structures fictives que sont le SHIELD et Hydra. Techniquement, les structures réelles ont le bon rôle puisque l’on n’évoque jamais leur part de responsabilité d’un point de vue systémique et idéologique : la pomme pourrie la plus proche est un sénateur isolé. L’armée “régulière” devient donc une alternative souhaitable puisqu’elle n’a pas pris part à la planification du projet Insight. De même, bien que Steve démontre oralement que le projet de Fury est dangereux (“Ce n’est pas la liberté, c’est la peur.”) mais, dans les faits, le personnage de Samuel L. Jackson a le dernier mot puisque les agents du SHIELD qui n’étaient pas acquis à la cause d’Hydra sont incontestablement les gentils alors qu’ils étaient dans une organisation qui avait droit de vie ou de mort sur n’importe qui.
Autre problème : l’un des points central d’évolution des personnages est que Steve et Natasha sont face à un dilemme moral puisqu’ils doivent remettre en cause leur allégeance. Dans un scénario idéal, le problème serait venu à la fois du SHIELD mais aussi du gouvernement et donc de la construction globale de leur identité nationale : “qui sommes-nous si le pays dans lequel nous vivons est un vaste mensonge et est parasité par Hydra depuis la fin de la guerre ?”. Seulement, les protagonistes ne fuient pas les USA, mais le SHIELD : les questions d’identité nationales sont donc épargnées. Aussi, leur dilemme d’allégeance n’en est pas un puisque le problème vient d’Hydra, une organisation qui n’a jamais été présentée comme bonne, contrairement à la partie non-corrompue du SHIELD qui reste ancrée dans son affiliation américaine. Tout questionnement sur le rôle des USA par rapport à ces techniques de contrôle et de répression purement américaines n’est jamais réellement avancé.
Heureusement, grâce à la volonté de base des réalisateurs, les thèmes contestataires sont conservés, même s’ils sont bien enfouis sous un monticule d’influences gouvernementales. Il demeure donc le questionnement de Steve par rapport à sa place dans ce monde devenu gris et très complexe, un monde dans lequel des personnes affiliées au IIIe Reich ont une place au sein des structures gouvernementales. Plus tard Steve sera confronté à de véritables challenges pour sa moralité et une vraie remise en question de son allégeance. Ici, il subsiste un film certes dans le haut du classement de cet univers, mais bien trop discret sur ce qu’il veut dire.

Captain Marvel (2019) :

Entre The Winter Solider et Captain Marvel, beaucoup de temps s’est écoulé et Marvel Studios semblait s’être libéré légèrement du côté des contextes et fonds politiques de ses films. Aucun film depuis lors n’avait été financé par le Pentagone et le studio s’était également affranchi du contrôle de la maison mère Marvel Ent. et de son patron Ike Perlmutter, celui-là même qui estimait que des films comme Black Panther ou Captain Marvel ne pouvaient pas marcher. C’est en partie grâce à ça que le MCU s’est aventuré sur des thèmes plus politiques comme l’oppression blanche dans Black Panther ou l’immigration dans Thor: Ragnarok avec des réalisateurs investis personnellement dans ces sujets. L’arrivée de Captain Marvel et de tout ce que le personnage porte comme potentiel d’inspiration était donc très attendu. Sauf qu’il y a un problème : Carol Danvers est une ex-aviatrice de l’US Air Force. À partir de là, une collaboration avec l’armée de l’air était inévitable. Outre les problèmes narratifs de base qui font que le traitement de l’héroïne est bâclé et que l’on ressort du film sans vraiment la connaître, tout le propos du film sur la guerre et les réfugiés est complètement éclipsé lorsque l’on connaît l’étendue de l’accord entre Marvel et l’Air Force.
L’engagement de Carol et Maria dans les expérimentations de Marv-Vell est motivé par leur volonté d’apporter du changement dans une institution qui jusqu’alors refusait que les femmes s’engagent. Pour Maria, participer à ce programme, s’investir dans l’armée c’est “faire la différence”. Donc, dans le film, faire reculer la domination masculine et la misogynie systémique se fait notamment par s’engager dans l’armée et participer à l’appareil guerrier des USA. Cette empreinte de l’armée dans la narration s’étend jusqu’à la question de l’allégeance de Carol, un des thèmes les plus important et qui aurait pu être fort intéressant. En effet, l’héroïne ouvre les yeux sur ce que sont les Kree et dès lors elle abandonne son identité de Vers. Elle symbolise ceci notamment par le changement des couleurs de son costume. Et comment choisit-elle les couleurs iconiques de la BD ? En voyant le t-shirt de l’Air Force que porte Monica. Donc, littéralement, l’armée américaine devient l’alternative souhaitable à l’impérialisme militaire des Kree. Par extension, toute la belle thématique des réfugiés et autres victimes de la guerre, incarnée par les Skrull se retrouve fourvoyée : jamais les actions des États-Unis, identiques à celles des Kree, ne sont interrogées. En définitive, Carol ne remet jamais en question son engagement américain : bien qu’elle finisse par être une justicière intergalactique, donc quelque peu éloignée des USA, elle n'interroge jamais son allégeance envers ces derniers. Là où Steve Rogers interrogeait le fait d’être une mascotte bariolée d’étoiles et sur ces symbolismes, Carol Danvers se voit devenir un véritable objet de validation de tout ce que peut représenter l’US Army.
Cette empreinte militariste se retrouve dans toute la campagne marketing dont le film a bénéficié à coup de spots publicitaires incitant les femmes à s’engager dans l’armée (à l’heure où j’écris ces lignes, le site Madmoizelle fait de même, douce ironie…) et autres ballets aériens lors de l’avant-première. Captain Marvel a été totalement subvertie en fétichisation du militarisme américain, nous expliquant même que le nom des Avengers provient de l’Air Force, comme pour placer sur la même ligne ces deux entités et donc leurs valeurs.
Ainsi, bien plus qu’un récit paradoxal, Captain Marvel s’est vue imposer une relation perverse avec les structures militaires américaines, dévoyant par la même tout ce que représentait le personnage.

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Entre récits paradoxaux, traitement des thèmes uniquement en surface et, dans le pire des cas, transformation d’un film en outil de propagande, la relation entre Marvel Studios et le Pentagone n’est pas une exception dans le paysage cinématographique. Toutefois, cela n’enlève rien aux qualités évidentes de certains de ces films. Dans le même temps, on peut être satisfait de savoir que les révélations sur ces contrats ont permis aux citoyens-spectateurs de prendre conscience de cette relation entre divertissement et militarisme, nous permettant de tirer au clair ce qui tient de la véritable intention d’auteur et des obligations contractuelles pour les producteurs, qui cherchent avant tout à amortir les coûts des films.
La question du maintien du statu quo s’inscrit dans un problème plus large qui concerne la majorité des films de super-héros issus de firmes (MCU, DCEU, Fox Universe) : originellement, la plupart des super-héros n’ont pas été créés pour cette fonction. Bien au contraire : leurs géniteurs sont des immigrés juifs européens parfois très influencés par les idées de gauche. Ces personnages sont des êtres humains, issus bien souvent de classes populaires ou venant d’autres mondes, qui reçoivent leurs capacités pour rétablir la justice. La raison de leur création, dans un contexte de crise économique et d’escalade de la violence à l’international, était de donner un aperçu d’un monde sans guerre et juste : un monde pacifié grâce au concours d’États-Unis humanistes, pas par un pays impérialiste protégeant à tout prix le statu quo géopolitique. Ainsi, la fadeur du développement thématique de ces films de super-héros n’est pas seulement due à la présence de l’armée. Elle est aussi le fait d’une industrie du cinéma qui n’a pas suivi les mêmes objectifs que de nombreux auteurs de comics depuis 1938 : redonner foi en l’avenir.
Dans le MCU, l’implication du gouvernement (principalement pour donner accès à du matériel et des lieux de tournages, rappelons-le) a conduit à un flou sur ce que ces super-héros devaient transmettre comme message et à une base politique chancelante. Fort heureusement certains films de l’écurie Marvel sont bien loin de caresser le pouvoir dans le sens du poil et amènent des questionnement plutôt intéressants sur la société, le système et la culture. Ces films seront peut-être le sujet du prochain Heros Politicus.
En attendant, n’oubliez pas : cultivez-vous !

Quelques sources et liens utiles :

  • Le site Spyculture bien évidemment, où vous pourrez retrouver les podcasts et articles concernant cette affaire.
  • La série d'articles "Road to Endgame" sur Slashfilm qui propose des analyses poussées et intéressantes sur le MCU (même si certaines ne tiennent pas vraiment debout de mon point de vue).
  • Le livre Super-Héros, Une histoire politique de Willliam Blanc : une mine d'or en matière d'analyse politique des super-héros.
  • Un autre livre, Dans les coulisses du Marvel Cinematic Universe de Jean-Christophe Detrain qui parle plus spécifiquement du contexte de production du MCU.

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Article corrigé par Koukarus.

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Franc consommateur du 7e art. Mais pas que. Mais surtout de cinéma. Également responsable de publication et community manager, parce que sinon je m'ennuie.
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