[DTFIS] Orelsan et la liberté d’expression

Aujourd’hui j’ai enfin l’énergie de déterrer un vieux type d’article qui me tient beaucoup à cœur ! Pour rappel DTFIS signifie Dun(n)o the fuck I’m saying et présente mes réflexions politiques et sociologiques sur un thème donné. Aujourd’hui on va prendre comme prétexte la relaxe du rappeur Orelsan par rapport à des textes jugés misogynes. L’idée ici n’est pas de démontrer en quoi ces propos le sont mais plutôt de se questionner sur la défense qu’il a tenu, à savoir le fait qu’il jouait un personnage et que le condamner pour ses textes reviendrait à entraver « la liberté de création ». Ce qui est intéressant dans cette défense tient dans le fait qu’il s’agit de la posture traditionnelle de toute personne jugée pour apologie d’une violence (raciste ou sexiste la plupart du temps). Il y a eu Orelsan certes mais on peut aussi citer Zemmour ou Nicolas Bedos qui ont tenu des positions similaires. Il est donc important de comprendre quel pourrait être le sous-texte de ces arguments et de juger de leur pertinence.

Reprenons depuis le début. En 2009, suite à la découverte du clip « Sale Pute » par des militantes féministes, plusieurs associations commencent à se pencher sur les paroles du premier album d’Orelsan : Perdu d’Avance. S’en suivra une plainte portée par cinq associations féministes (Chiennes de garde, Collectif féministe contre le viol, Fédération nationale solidarité femmes, Femmes solidaires et le Planning familial) pour des textes pleins de poésie comme « Renseigne-toi sur les pansements et les poussettes, je peux faire un enfant et te casser le nez sur un coup de tête ». Finalement, comme vous le savez depuis l’intro, le rappeur a été relaxé il y a peu pour ça.

Le premier argument utilisé par Orelsan était donc celui de la fiction et de l’exagération qu’il est venu défendre de nombreuses fois comme par exemple dans cette vidéo :

Et là, dans cette interview, on observe le cœur du problème de ce type de polémique selon moi, à savoir le moment où la journaliste demande explicitement « Es-tu misogyne ? ». D’une part on peut décemment penser qu’aucun artiste ne déclarerait l’être sans risquer de flinguer sa carrière (même si Sexion Dassaut s’assume homophobe, ce que les médias appellent encore un dérapage alors que c’était un propos à priori réfléchi… Bref) et d’autre part je me fous complètement de savoir si Orelsan est misogyne ou pas. L’argument « Je joue un personnage » signifie en réalité « Je ne suis pas la personne que je montre dans mon œuvre » sauf que ce n’est absolument pas le propos. En effet la loi n’a jamais condamné qui que ce soit à être misogyne, raciste, transphobe ou n’importe quelle autre oppression, ce que la loi condamne c’est l’apologie de la haine et de la violence et c’est fondamentalement différent. Ce qu’un procès dans ce genre de cas cherche à déterminer c’est si une œuvre peut avoir un impact négatif sur une communauté en diffusant un message haineux. Dire, par exemple « Moi j’aime pas les noirs » n’est pas problématique car nous serions obligé·es par je ne sais quelle instance d’avoir un avis positif sur les personnes noires mais bien car ce propos participe à une stigmatisation déjà ancrée dans notre société.

Pour bien comprendre mon propos il va falloir développer le principe de mécanique d’oppression qui est excellemment bien vulgarisé dans cette conférence :

Ce qu’explique cette théorie de Pierre Tevanian dans son livre La mécanique Raciste c’est que les oppressions s’alimentent de discours visant à justifier les discriminations en passant par plusieurs étapes :

  • Essentialiser : réduire un individu à une seule identité. Typiquement se faire traiter de « PD » dans la rue est de l’essentialisation car il s’agit de la réduction d’individu à sa seule sexualité.
  • Homogénéiser : déclarer que tous les individus portant un stigmate sont semblables, de par ce stigmate. Dans notre exemple « Moi j’aime pas les noirs » l’homogénéisation est assez évidente.
  • Altériser : définir arbitrairement que ce groupe est intrinsèquement différent du groupe auquel on appartient. Ainsi lorsque Manuel Valls sous-entend que l’Islam n’est pas forcément compatible avec la République, non seulement il homogénéise en parlant de « L’Islam » comme si tous les musulman·es pensaient la même chose mais en plus altérise en supposant que l’Islam serait anti-républicain par nature.
  • Péjorer : une fois les trois premières étapes réalisées, il ne reste qu’un pas pour déprécier et critiquer les personnes opprimées. Pour varier la nature des exemples, déclarer que les personnes trans sont des malades mentaux comprend toutes ces étapes. On réduit une personne à son identité de genre, on suppose que cette personne est comme toutes les autres ayant la même situation, cette situation est intrinsèquement différente de celles et ceux ne la subissant pas et enfin elle provient d’un mal qu’il serait bon d’éradiquer.

Tout ce processus, comme je l’ai dit, sert à justifier les oppressions et permet, à terme, de se dire que « C’est pas si grave, on peut plus rien dire… ».

C’est bon, je ne vous ai pas perdu·es ? Ne vous en faites pas j’en reviens à Orelsan. Nous avons vu que l’argument du personnage venait répondre à une question qui ne se posait finalement pas. Forcément il est donc logique de se demander à quelle question est-on censé·es répondre du coup. Et je répondrai que la question fondamentale est la suivante « Est-ce qu’un propos s’inscrit quelque part dans cette mécanique d’oppression, à un ou plusieurs degrés ? » Avec cette question on peut évacuer une question qui parait importante mais qui ne l’est finalement pas, à savoir celle du sens et de l’intention. En effet, qu’on le souhaite ou non, tout ce que l’on dit est soumis à interprétation et peux donc être mal interprété. C’est notamment ce que montre les travaux d’Anzieu en psychologie de la communication (si le sujet vous intéresse, cliquez ici). Ainsi qu’importe ce qu’a souhaité dire ou montrer l’artiste, l’effet qu’aura son propos sur la société n’est pas entièrement de son ressort et s’expliquer à longueur d’interviews, de vidéos et d’édito ne changera rien à l’interprétation première que les gens ont eu de l’œuvre. Ainsi il est nécessaire de penser son discours en amont afin de vérifier s’il participe à l’une des étapes des justifications d’oppression et ce non pas pour annihiler le risque d’être mal compris mais pour néanmoins l’amoindrir. Pour être plus claire, d’après moi si l’on se fait mal comprendre c’est que l’on a mal pensé son discours.

Navrée, nullement navrée

Et finalement la rhétorique est similaire pour l’argument « cela intente à la liberté de création et d’expression ». Il s’agit de bien comprendre que les propos que je critique ici ne sont pas critiquables à cause d’une morale quelconque mais parce que, selon moi, ils ont des effets concrets sur l’image des femmes dans la société. Soyons clair, je ne me positionne pas ici dans le débat « Tout propos participant à une mécanique oppressive doit-il être sanctionné par la justice ? » car cela demanderait un long article à part. J’essaye ici de montrer que les arguments utilisés pour se défendre sont illégitimes car répondent à une question qui n’a pas lieu d’être. Ici on reproche à Orelsan de véhiculer une image de la femme qui participe à son oppression et il répond « Je veux avoir le droit de dire ce que je veux » pour paraphraser son argument. Et certes, tout à chacun est libre de dire ce qu’iel entend mais nous sommes tout aussi libres en usant de notre liberté d’expression de lui répondre que ses propos sont choquants.

On retombe ici finalement sur des arguments de la même nature que le « C’est de l’humour » dont j’avais déjà parlé il y a fort longtemps. J’évoquais en introduction Nicolas Bedos qui avait été jugé pour injure raciale suite à des propos dans Marianne comme « Enculé de nègre » entre autres expressions fleuries et il s’était défendu ici. On retrouve l’argumentation d’Orelsan à laquelle vient s’ajouter l’argument de l’humour, quasiment au mot près tellement cette défense paraît solide lorsque l’on ne prend pas le temps de s’attarder à ce qu’elle sous-entend.

Même Karim Debbache le dit !

J’aimerais finir cet article avec l’explicitation de mon dernier exemple cité en introduction, à savoir Eric Zemmour. Il avait déclaré, entre autre, « La plupart des trafiquants [de drogue] sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait » pour laquelle il a été condamné  puis a été viré quelques temps plus tard d’I-Tele suite à des propos islamophobes lors de la promotion de son dernier livre.  Ce qui m’intéresse dans ce cas précis, sans vouloir revenir sur les diatribes de Zemmour à propos de la liberté d’expression, c’est qu’il déclare à qui veux l’entendre qu’il a été censuré. Cette idée de censure a même été reprise par la directrice du FN sur Twitter. Or il me parait intéressant de revenir sur cette idée de censure. En effet, d’après Wikipédia, la censure « passe par l'examen du détenteur d'un pouvoir (étatique ou religieux par exemple) sur des livres, journaux, bulletins d'informations, pièces de théâtre et films, etc. avant d'en permettre la diffusion au public ». Ainsi on voit bien que la censure est un processus systématique et s’effectuant en amont de la diffusion d’une parole. Sauf que dans les cas qui nous intéressent la condamnation (judiciaire et/ou morale) a eu lieu après la diffusion du propos et il n’a jamais été question d’interdire la diffusion du travail de ces personnes. Condamner Zemmour, Bedos ou Orelsan ce n’est pas vouloir retirer leurs livres, éditos ou CD des rayons et critiquer un propos ne revient pas à vouloir en interdire l’accès.

Personnellement je pense même qu’il est important que l’on puisse avoir des propos à critiquer afin que l’on se souvienne de pourquoi on les critique et non par simple habitude de la dénonciation. Cependant, et je conclurai là-dessus, il serait appréciable que soit donnée dans les médias une place aussi importante à la critique constructive de leur propos qu’à leurs tentatives continues de se justifier de propos injustifiables. Depuis les attentats à Charlie Hebdo la liberté d'expression est re-devenue le sujet de nombreuses crispations mais cela ne doit pas nous empêcher de penser ce concept et d'en accepter les critiques surtout de la part des gens qui peuvent le moins en profiter.

Cultivez-vous, on en a besoin en ce moment.

Duno

Duno

Fondatrice de la Colonie et souvent vindicative. Jeux vidéo, politique et musique sont mon quotidien et ma principale source d'inspiration.
Vous pouvez me contacter sur Twitter et par mail.

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